Souviens-toi…
Sydney

👉🏿 Une explication détaillée des termes spécifiques aux témoins de Jéhovah est donnée dans le livre.

Premier Chapitre

La putain


Jamais je n’avais entendu maman dans une telle colère, jusqu’ici. Parfois, elle s’énervait, comme toutes les mères, quand je faisais des bêtises ou que papa disait des choses qui ne lui plaisaient pas, mais même dans ces cas, elle n’était jamais montée sur ses grands chevaux comme ce jour-là. D’autant plus que les nombreux voyages de papa faisaient que les occasions de disputes étaient rares. Pratiquement chaque semaine, il prenait l’avion avec Lætitia afin de vendre des robots qui construisaient des voitures. Un jour, je lui avais demandé s’il ne pouvait pas plutôt réclamer à ses robots de faire le ménage, comme dans le dessin animé des Jetsons, où ils pouvaient compter sur Rosie la soubrette. Ainsi, nous en aurions pris un et je n’aurais plus eu à ranger ma chambre. Mais il avait rigolé en disant que ses robots ne se déplaçaient pas, n’avaient ni tête ni jambes, mais seulement des bras et qu’ils faisaient inlassablement la même tâche d’heure en heure.

Lætitia était l’assistante de papa. Elle était vraiment sympa. Elle était beaucoup moins vieille que lui, et aussi que maman, qui était vieille, elle aussi, mais un peu moins que papa, tout de même, parce qu’elle n’avait pas de moustache, comme les grands-mères. Enfin si, elle en avait un tout petit peu quand même, mais ça ne se voyait que si l’on se rapprochait assez près de son visage, pour lui faire un bisou, par exemple. Lætitia, quant à elle, n’avait pas du tout de moustache. Une fois, je lui avais demandé comment cela se faisait. Elle avait rigolé, puis elle m’avait dit que ce n’était pas qu’elle n’en avait pas, mais que, sur la peau des blondes, ça passait inaperçu. Lorsque j’avais répété ça à maman, elle avait baragouiné que quand on n’avait pas de mari et de gosse à s’occuper, on avait le temps de se pomponner et de claquer la moitié de son salaire chez l’esthéticienne.
Maman n’appréciait pas du tout Lætitia, cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Si je commençais à parler d’elle, elle me disait qu’elle n’était pas un exemple, parce qu’elle portait des jupes très courtes, à la limite de l’indécence. Alors, je ripostais qu’à la Salle du Royaume, il y avait des sœurs qui avaient des robes qui remontaient au-dessus des genoux, quand elles s’assoyaient. Elle me rétorquait que chacun faisait bien ce qu’il avait envie, que c’était une question de conscience, mais que, de toute manière, un jour nous aurions eu à rendre des comptes à propos de notre conduite.
De toute façon, Lætitia ne fréquentait pas la Salle. Une fois, je lui avais demandé si elle voulait assister à la commémoration et elle avait répondu “pourquoi pas?”, en riant. Quand le moment était venu, je le lui avais rappelé et papa avait dit que puisqu’elle avait accepté, elle devait tenir parole. Du coup, lui aussi était venu. Pratiquement tous les ans, il nous accompagnait, principalement pour faire plaisir à maman. Sur le retour, Lætitia avait déclaré que ça lui avait plu, que c’était sympa, que tout le monde était gentil, mais qu’elle n’avait rien compris à ce repas en l’honneur de quelqu’un au cours duquel personne ne mangeait ni ne buvait ce qui lui était présenté. Pour elle, c’était comme aller à l’anniversaire d’un ami ou d’un parent avec un beau gâteau au milieu de la table sans que personne ne le touchât. Pour finir, elle avait expliqué qu’elle ne croyait pas en Dieu, bien que cela ne l’empêchât pas d’apprécier ceux qui avaient la foi. Parfois, elle se surprenait à les envier, car cela pouvait les aider à affronter les épreuves de la vie en se raccrochant à l’espérance que ce que nous endurions n’était pas vain. Mais ayant été élevée dans une famille athée, avec un père communiste convaincu, elle ne pouvait concevoir l’existence d’un être supérieur ayant tout créé. Ce qui la révoltait, surtout, c’était les souffrances que subissait une bonne partie de la population mondiale, particulièrement les enfants, victimes collatérales de la folie et de l’égoïsme des hommes. Du coup, j’avais demandé à papa ce que voulait dire collatéral et ensuite, s’il croyait en Dieu. Il m’avait offert un dictionnaire et dit que pour Dieu, il ne savait pas et qu’il fallait voir ça avec maman, car c’était elle qui s’occupait de ces choses.
Papa avait un ami, dans notre congrégation, qui s’appelait Élie Lamothe. Ils se connaissaient depuis le jardin d’enfants. Ils travaillaient dans la même entreprise qui construisait des robots. D’ailleurs, c’était Élie qui les dessinait. Je l’aimais bien. Il était tout petit et n’avait plus de cheveux, mais il racontait toujours des histoires marrantes. Parfois, il me faisait des dessins de voitures rigolotes, avec une bouche et des yeux. Comme il lui arrivait de prononcer des discours à la Salle, alors deux ou trois fois, papa était venu pour l’écouter. C’était un brave orateur qui tenait ses auditeurs en éveil, contrairement à d’autres qui endormaient la moitié de l’assistance.
Papa nous accompagnait aussi à l’assemblée, en été. De retour à la maison, il avouait avoir passé une belle journée, que l’organisation de l’événement lui avait plu, les assistants lui semblaient heureux, c’était comme s’il avait été déconnecté du monde extérieur pendant quelques heures. Maman répondait que c’était ça, le paradis spirituel: une association fraternelle où régnait l’amour, où tous les membres avaient à cœur les intérêts des autres et dans laquelle personne ne faisait de mal à personne.
Une année, il avait fait tomber son portefeuille, avec tout son argent dedans. Il l’avait ensuite récupéré aux objets trouvés. Il aurait voulu récompenser le jeune enfant qui l’avait rapporté, mais on ne savait lui donner son identité. Dans le dernier discours de la session du dimanche, celui où l’orateur remerciait tout le monde, l’assistance, le Conseil Municipal, les pompiers, les volontaires, on avait tressé les louanges du garçon. C’était un exemple de l’honnêteté que l’on ne trouvait que dans le peuple de Dieu et l’un des bénéfices de l’éducation que dispensaient les parents quand ils inculquaient dans le cœur de leurs progénitures les principes bibliques.

Dans tous les cas, pour en revenir à cette fameuse soirée, je ne risquais pas d’aller embêter maman avec mes questions, vu comme elle était colère. Il y avait de l’électricité dans l’air et ça pétait le feu, comme disait souvent papa. Je trouvais cette expression marrante, même si je faisais attention à ne pas l’utiliser à la maison, car maman désapprouvait quand je parlais de cette manière. En entendant les éclats de voix, j’entrouvris la porte de ma chambre pour voir ce qu’il se passait. Papa était assis sur le canapé, le chef baissé, l’air penaud de celui qui avait fait une grosse bêtise et ne savait pas quoi inventer comme excuse. Comme j’avais peur d’être vue, je n’osai pas pencher la tête plus en avant. Je lorgnai par la fente et j’entendis maman dire:
— Retourne donc la voir, ta sale putain.
En entendant ça, mon cœur s’arrêta. On m’avait toujours dit qu’il était interdit de prononcer ce mot. D’ailleurs, quand cela arrivait à papa, maman le reprenait:
— Claude, parle pas comme ça devant la gamine, s’il te plaît!
Franchement, je ne savais plus quoi penser. Les interdictions n’étaient-elles valables que dans certaines circonstances? Parfois, on pouvait, d’autres fois, non? J’avais demandé un jour à maman ce que ça voulait dire, mais elle m’avait répondu que j’étais bien trop jeune pour comprendre et que si jamais elle l’entendait une seule fois dans ma bouche, ç’aurait voulu barder pour mon matricule.
Voici encore un sujet, parmi des myriades d’autres, que j’étais censée comprendre une fois grande! À quel âge faut-il arriver, pour comprendre toutes ces choses, me demandais-je, à l’époque?
Par exemple, il y avait un truc qui me turlupinait pas mal: comment faisaient les bébés pour entrer dans le ventre de leur mère? Maman m’avait dit plusieurs fois qu’elle me l’aurait expliqué le moment venu, mais j’avais comme l’impression que cette occasion ne serait jamais arrivée.
À la Salle, une sœur s’était retrouvée enceinte du jour au lendemain. Elle s’appelait Marjorie et je l’aimais beaucoup, car elle avait toujours des bonbons qu’elle distribuait aux enfants, à la fin de la réunion. Souvent, il y avait aussi des adultes qui s’approchaient en s’accroupissant, déguisant leur voix comme s’ils étaient des petits, pour lui en réclamer. Et nous, les enfants, disions:
— Non, vous n’y avez pas droit, vous êtes trop grands.
Et Marjorie répondait:
— Hé, mais dites donc! Vous avez pas honte, gros gourmands?
Puis tout le monde rigolait et chacun en recevait une part.
Bien que mariée depuis plusieurs années, elle n’avait pas d’enfants. Une fois, dans une discussion avec d’autres sœurs qui étaient venues nous rendre visite, maman avait révélé qu’avec Roger, son mari, Marjorie était allée voir plusieurs spécialistes, même à l’étranger, sans aucun résultat. Puis un jour, surprise! la voilà qui attendait un bébé. C’est-à-dire, tout le monde disait qu’elle attendait un bébé, mais à moi, il me semblait que c’était avant, qu’elle l’attendait, étant donné que dorénavant, il était arrivé dans son ventre. Papa m’avait dit, en me faisant un clin d’œil, “ce sera le Saint-Esprit”, mais cela n’avait pas plu à maman, qui pensait qu’il ne fallait pas plaisanter comme ça, que c’était un manque de respect envers Dieu.
Un soir, j’avais demandé à Marjorie comment aurait fait le bébé pour sortir. Elle m’avait répondu:
— Oh, t’en fais pas, par là où il est entré, il sortira bien.
Et là, toutes ses amies s’étaient mises à rire. Je lui avais rétorqué que je ne savais pas par où il était entré, parce que maman disait que j’étais trop jeune pour connaître ce genre de chose. Alors, Simone avait répliqué que, dans ce cas, je devais attendre que ma mère me l’expliquât, mais que j’avais bien le temps pour penser à cela, qu’il valait mieux vivre ma vie de petite fille et continuer à jouer à la poupée.
Simone, c’était une très vieille, avec des cheveux blancs et un éternel chignon. On savait qu’elle était vraiment très vieille, parce qu’elle s’appelait Simone et que c’était un prénom de vieille. C’était papa qui me l’avait affirmé, mais maman n’avait pas apprécié et avait dit que ce n’était pas des choses à me mettre dans la tête. De plus, c’était la seule du groupe à ne pas avoir ri à la réponse de Marjorie et j’avais entendu dire qu’être vieux, ce n’était pas tous les jours marrant, ce qui expliquerait cela.
Annabelle, ma voisine de banc, à l’école, avait voulu m’expliquer, mais en réalité, elle ne devait pas en connaître plus que moi sur le sujet, car je trouvais que ce qu’elle disait n’avait pas de sens. En plus, étant ma cadette de deux mois et demi, comment aurait-elle pu savoir, pensais-je, si moi, déjà, j’étais trop petite? À moins que ce ne fût parce qu’elle me dépassait un peu en hauteur et qu’en plus, elle avait deux frères et une sœur nés après elle? Ainsi, avait-elle observé quelque chose en rapport? Peut-être que ses parents n’avaient pas fait attention qu’elle fût entrée dans la pièce à ce moment-là et hop! ils avaient introduit les bébés dans le ventre de sa mère en deux temps, trois mouvements. À l’époque, j’imaginais que là où ç’avait dû être plus difficile, c’était pour les garçons, à cause de leur gémellité. Deux d’un coup, ça n’avait pas dû être évident, à moins qu’ils ne s’y fussent pris à deux fois. D’autant plus qu’ils étaient gros. D’ailleurs, on les appelait les deux balourds. Hubert, un grand de la classe supérieure, leur avait donné ce surnom. Il disait que c’est un jeu de mots rapporté par son papa, parce qu’ils étaient petits et bedonnants. Je riais, mais je ne comprenais pas l’allusion.

Toujours appuyée contre l’encadrement de la porte, un œil dans l’interstice, j’entendais maman qui parlait de plus en plus fort. Papa lui fit remarquer:
— Plus bas, Nadine, tu vas finir par réveiller Claire.
— Ça vous embêterait vraiment, Monsieur Langelier, qu’elle sache quel genre d’homme elle a pour père, hein.
Puis elle se leva et se dirigea vers ma chambre. Je repoussai la porte et me précipitai dans mon lit. Le temps de me glisser sous les couvertures, un trait de lumière pénétra dans la pièce et maman contrôla si j’étais endormie. Elle referma et retourna au salon. J’eus de la peine à suivre la suite de la conversation, mais je compris qu’il était maintenant question de Lætitia. Que pouvait-elle avoir à voir avec tout ça? Quel rapport y avait-il entre elle et la putain? Est-ce que cette dernière avait commandé un robot pour se faire construire une voiture et que Lætitia devait accompagner papa pour aller la rencontrer? En quoi cela pouvait-il bien déranger maman?
Ensuite, le silence régna. Au bout de quelques minutes, la porte d’entrée s’ouvrit, puis se referma. Papa était sorti. Je retournai à mon poste d’observation et je vis maman, seule, assise sur le canapé, pleurant à chaudes larmes. Quand je pleurais, on me disait de ne pas faire mon bébé. Il fallait croire que les adultes aussi faisaient parfois leur bébé.

👉🏿 Deuxième chapitre: L'excommunié

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