Souviens-toi…
Sydney

👉🏿 Une explication détaillée des termes spécifiques au témoins de Jéhovah est donnée dans le livre.

Deuxième Chapitre

Les pleurs d’une mère


C’était la première fois que j’entendais maman en colère. Jusque-là, elle avait toujours été calme et ne répondait jamais, même quand papa l’énervait en parlant de choses qui ne lui plaisaient pas. Mais même ça, ça arrivait rarement, car il n’était pas souvent à la maison: régulièrement, il prenait l’avion et allait dans des pays étrangers avec Lætitia pour y vendre des robots qui construisent des voitures. Un jour, je lui ai demandé s’il ne pouvait pas vendre des robots qui font le ménage, comme dans les dessins animés, comme ça, je n’aurai plus à ranger ma chambre. Il a rigolé et m’a dit que ses robots à lui ne font pas le ménage et qu’ils n’ont ni tête ni jambes, mais que des bras.

Lætitia, c’est son assistante. Elle est vraiment sympa. Elle est beaucoup moins vieille que papa et aussi que maman, qui est vieille, elle aussi, mais un peu moins que papa, tout de même, parce qu’elle n’a pas de moustache, comme les grands-mères. Enfin si, elle en a un tout petit peu quand même, mais ça ne se voit que si l’on se rapproche assez près de son visage, pour lui faire un bisou, par exemple. Lætitia, quant à elle, elle n’en a pas du tout, de moustache. Une fois, je lui ai demandé comment ça se faisait, elle a rigolé, puis elle m’a dit que ce n’était pas qu’elle n’en avait pas, mais que chez les blondes, ça passe inaperçu. Quand j’ai répété ça à maman, elle a baragouiné que quand on n’a pas de mari et de gosse à s’occuper, on a le temps de se pomponner et de claquer la moitié de son salaire chez l’esthéticienne. Je crois bien qu’elle ne l’a jamais appréciée, Lætitia. Quand je commençais à parler d’elle, elle me disait que ce n’était pas un exemple, parce qu’elle portait des jupes très courtes et que ça ne se fait pas d’exposer son anatomie aux yeux des autres. J’ai riposté qu’à la Salle, il y a des sœurs qui ont des robes qui remontent au-dessus des genoux quand elles s’assoient, mais elle m’a rétorqué que chacun fait bien ce qu’il veut, c’est une question de conscience, mais que de toute manière, un jour nous aurons à rendre des comptes à propos de notre conduite. À l’époque, je m’étais dit que de toute façon j’étais trop jeune pour avoir une voiture, donc personne n’exigera de compte à propos de ma conduite. Plus tard, j’ai compris que l'on peut très bien conduire sans voiture. Et puis dans tous les cas, à la Salle, Lætitia, elle n’y va pas.

À part une fois, elle y a été et papa aussi. Je lui avais demandé si elle voulait bien assister à la commémoration de la mort de Jésus-Christ et elle m’avait dit “pourquoi pas?”, en riant. Quand le jour est arrivé, je le lui ai rappelé et papa a dit que puisqu’elle avait dit oui, elle devait tenir parole. Lui y allait chaque année, pour faire plaisir à maman, je pense. Il est venu aussi une ou deux fois à la réunion du dimanche, car c’était Élie Lamothe qui faisait le discours et qu’ils se connaissent depuis le jardin d’enfants. De plus, ils travaillent dans la même entreprise qui construit des robots. Même que c’est Élie qui les dessine. Je l’aime bien, Élie. Il est tout petit et n’a plus de cheveux, mais il raconte toujours des histoires marrantes. Et puis, il me fait des dessins de voitures rigolotes, avec une bouche et des yeux. J’aimerais bien lui demander un jour qu’il me fasse aussi un robot, mais avec la tête et les jambes, pas seulement les bras, comme ceux que vend papa.

Papa est venu aussi à l’assemblée, en été. Ensuite, il a déclaré qu’il avait passé une belle journée. Il disait que l’ordre qu’il y avait lui plaisait, que tout le monde semblait heureux et que c’était comme s’il avait été déconnecté de la réalité du monde extérieur pendant quelques heures. Maman a dit que c’est ça, le paradis spirituel: une organisation où règne l’amour et où tous les membres ont à cœur les intérêts des autres et où personne ne fait de mal à personne. Surtout, ce qui l’avait rendu content, c’était qu’il avait fait tomber son portefeuille et qu’il l’avait retrouvé aux objets perdus avec tout son argent dedans, rien ne manquait. Il a fait remarquer que ça n’aurait pas été le cas si cela avait eu lieu à la patinoire où il va pour assister à du hockey. On lui a dit que c’était un petit garçon qui l’avait ramené, mais je ne sais pas si c’est vraiment lui qui l’a ramassé. En effet, j’ai vu une fois des parents qui avaient trouvé une montre et qui ont demandé à leur enfant de la porter aux objets trouvés. Ensuite, dans le dernier discours de la session, celui où l’orateur remercie tout le monde, l’assistance, le Conseil Municipal, les pompiers, les volontaires, on a tressé les louanges du petit garçon en disant qu’il était allé de son plein gré rapporter une montre précieuse qu’il avait soi-disant trouvé, sans envisager une seconde de la garder pour lui. Je ne vois pas comment il aurait fait pour la garder, vu que ses parents le tenaient à l’œil depuis leur place.

Lætitia avait dit que la commémoration lui avait plu, que c’était sympa, que tout le monde était gentil, mais qu’elle n’avait rien compris à ce repas en l’honneur de quelqu’un au cours duquel personne ne mange ni ne boit ce qui lui est présenté. Elle pensait que c’était comme si on allait à l’anniversaire d’un ami et que l’on ne touchait ni au gâteau, ni aux boissons. Pour finir, elle a affirmé que de toute façon, elle ne croyait pas en Dieu, mais que ça ne l’empêchait pas d’apprécier ceux qui ont la foi. Je trouve ça dommage, de ne pas croire en Dieu. C’est comme si un enfant ne croyait pas en l’existence de son papa parce qu’il vivrait dans un autre pays. Il dirait, comme ça, qu’il est né tout seul. Du coup, j’ai demandé à papa s’il y croyait, lui, en Dieu, et il m’a dit qu’il ne savait pas et qu’il fallait voir ça avec maman.

Pour en revenir à maman, justement, ce jour-là, elle était très colère. Mais vraiment beaucoup. Je dirais même que ça pétait le feu. J’aime bien cette expression que papa utilise souvent, mais maman n’aime pas que je l’emploie. Bref, en entendant ses éclats de voix, j’ai entrouvert la porte de ma chambre pour voir ce qui se passait. Papa était assis sur le canapé, la tête baissée, l’air penaud de celui qui a fait une grosse bêtise et ne sait pas quoi inventer comme excuse. Comme j’avais peur d’être vue, je n’osais pas m’avancer plus. J’ai lorgné par la fente et j’ai entendu maman dire:

– Retourne donc la voir, ta sale putain.

Je peux vous dire que ça m’a fait tout drôle. Je croyais que c’était interdit, de prononcer ce mot. D’ailleurs, quand ça arrivait à papa de le dire, maman le reprenait:

– Ne parle pas comme ça devant la gamine!

La gamine, c’est moi, vous avez compris, j’espère.

Alors là, je ne savais pas quoi penser. Se pourrait-il que les interdictions ne soient valables que dans certaines circonstances? Des fois, on peut, d’autres fois, non? Un jour, j’ai demandé à maman ce que ça voulait dire, ce terme, mais elle m’a dit que j’étais encore trop jeune pour comprendre et elle m’a fortement mise en garde que si jamais elle m’entendait une seule fois utiliser cette expression, ça voudrait barder pour mon matricule.

C’est époustouflant, tous ces trucs que je suis censée comprendre une fois grande. Surtout, que je suis déjà grande. Je m’en rends compte par rapport aux marques que papa a faites sur le mur de ma chambre en mettant un livre sur ma tête et en tirant un trait au crayon, avec mon âge à côté. Et donc, il faut arriver à quel âge, pour comprendre toutes ces choses?

Par exemple, il y a un truc qui me turlupine pas mal, c’est comment font les bébés pour se retrouver dans le ventre de leur mère? Maman m’a dit qu’elle m’expliquera le moment venu, mais j’ai comme l’impression que ce moment n’arrivera jamais. Il y a une sœur à la Salle qui s’est retrouvée enceinte du jour au lendemain. Elle s’appelle Marjorie et j’aime bien être avec elle, car elle a toujours des bonbons qu’elle distribue à la fin de la réunion aux enfants. Souvent, il y a aussi des adultes qui s’approchent en s’accroupissant et en déguisant leur voix comme s’ils étaient des petits pour lui en réclamer. Et nous, les enfants, nous disons:

– Non, vous n’y avez pas droit, vous êtes trop grands.

Et Marjorie répond:

– Hé, mais dites donc, vous n’avez pas honte, gros gourmands?

Puis tout le monde rigole et chacun a sa part de bonbons.

Marjorie, ça faisait longtemps qu’elle était mariée et j’avais entendu maman qui parlait avec d’autres sœurs en disant que c’était bien triste qu’elle ne pût pas avoir d’enfants et qu’avec Roger, son mari, ils étaient allés voir plusieurs spécialistes, même à l’étranger, mais que rien n’y faisait. Puis un jour, ç’a été la surprise pour tout le monde, la voilà qui attend un bébé. C’est-à-dire, tout le monde a dit qu’elle attendait un bébé, mais à moi, il me semble que c’était avant, qu’elle l’attendait, étant donné que maintenant, il était arrivé dans son ventre. Papa a dit, en me faisant un clin d’œil, “ce sera le Saint-Esprit”, mais maman a répondu qu’il ne faut pas plaisanter comme ça, que c’était un manque de respect envers Dieu.

Une fois, je lui ai demandé, à Marjorie, comment il fera pour sortir, le bébé. Elle m’a répondu:

– Oh, ne t’en fais pas pour lui, par là où il est entré, il sortira.

Et là, toutes ses amies se sont mises à rire. Mais je lui ai rétorqué que je ne savais pas par où il était entré, parce que maman m’a dit que j’étais trop jeune pour savoir ça. Alors, il y a Simone qui m’a répondu que, dans ce cas, je dois attendre que ma mère me l’explique, mais que j’ai bien le temps pour penser à ça, il vaut mieux que je vive ma vie de petite fille et que je continue à jouer à la poupée. Simone, c’est une très vieille, avec des cheveux blancs. On sait qu’elle est vraiment très vieille, parce qu’elle s’appelle Simone et que c’est un prénom de vieille. C’est papa qui me l’a dit, mais maman n’a pas apprécié. De plus, c’est la seule du groupe à ne pas avoir ri à la réponse de Marjorie et j’ai entendu dire qu’être vieux, ce n’est pas tous les jours marrant, ce qui expliquerait cela.

Annabelle, qui est assise à côté de moi à l’école, elle a essayé de m’expliquer, une fois, mais je pense qu’en réalité, elle n’en savait pas plus que moi, car ce qu’elle disait n’avait pas de sens. En plus, elle est plus jeune que moi de deux mois et demi, donc comment elle pourrait savoir, si moi, déjà, je suis trop petite? Bon, il faut aussi dire que, d’une part, elle me dépasse un peu en hauteur et que, d’autre part, elle a deux frères et une sœur qui sont nés après elle, donc elle a très bien pu observer quelque chose en rapport. Il se peut que ses parents n’aient pas fait attention qu’elle était dans la pièce et hop! ils ont fait entrer les bébés dans le ventre de sa mère en deux temps, trois mouvements. Là où ç’a dû être plus difficile, à mon avis, c’est pour les garçons, rapport au fait qu’ils sont jumeaux; cela a dû compliquer les choses. Deux d’un coup, ça ne doit pas être évident. Je pense qu’ils s’y sont repris à deux fois. Surtout qu’ils sont gros, d’ailleurs, on les appelle les deux balourds. C’est Hubert, un grand de la classe supérieure, qui leur a donné ce surnom. Il dit que c’est un jeu de mots que lui a rapporté son papa, parce qu’ils sont petits et bedonnants, mais je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire.

Dans la colère de maman, ce qui m’a étonnée, c’est qu’à un moment, elle a parlé de Lætitia. Qu’est-ce qu’elle avait à voir avec tout ça? Est-ce que la personne dont il était question auparavant, la putain, avait commandé un robot pour se faire construire une voiture et que papa devait aller la voir pour ça et que Lætitia devait l’accompagner et que c’est ça qui énervait maman? Ce que je ne comprenais pas, c’est pourquoi est-ce que ç’aurait dérangé maman, qu’il aille la retrouver, accompagné de son assistante. Moi, je pense que si, quand je serai grande et mariée, mon mari devait aller en voir une dans le cadre de son travail, je ne m’y opposerai pas du tout. Peut-être même que je lui demanderai de l’accompagner, pourquoi pas?

Ensuite de cela, il y a eu un long moment de silence. J’ai eu peur et j’ai refermé la porte de la chambre. Après, j’ai entendu l’entrée s’ouvrir, puis se refermer. Maman est restée dans le salon et elle sanglotait. C’était la première fois que je l’entendais pleurer. À moi, quand je pleure, on me dit de ne pas faire mon bébé, mais il faut croire que les adultes aussi, parfois ils font leur bébé.

👉🏿 Troisième chapitre: Mariage pluvieux…

Je réserve mon exemplaire personnel sur cette page.