Souviens-toi…
Sydney

👉🏿 Une explication détaillée des termes spécifiques aux témoins de Jéhovah est donnée dans le livre.

Deuxième Chapitre

L’excommunié


“Le collège des anciens de la congrégation a le plaisir de vous annoncer que, suite à la dernière visite du surveillant de circonscription, frère Raymond Courtois a été nommé assistant ministériel.”
Maman se tourne vers Raymond et lui prend la main en souriant. Le reste de l’assistance applaudit l’annonce faite depuis le podium par frère Bisson. Elle est heureuse pour lui. Il le mérite, après tout. Il ne peut pas remplacer papa, bien sûr, mais depuis qu’il est à la maison, il prend soin de nous et est très gentil.
Cela fait trois ans, que papa est parti. Je n’en connais pas vraiment la raison. C’était ce fameux soir, après la grande dispute qu’ils avaient eue. Je me souviens simplement d’un mot qui avait été prononcé à la maison, quand maman parlait avec les anciens qui étaient venus la voir, un soir. Tout le monde pensait que je dormais dans ma chambre, mais en réalité, j’avais laissé la porte légèrement ouverte. C’est ainsi que je les avais entendus pour la première fois parler d’adultère. Je ne sais pas ce que c’est, mais j’imagine qu’il s’agit d’une activité réservée aux adultes, comme son nom semble l’indiquer.
J’aurais bien voulu demander des explications à maman, mais je n’ai pas osé. Elle aurait su que j’avais entendu et m’aurait sermonnée en disant qu’une petite fille bien éduquée n’écoute pas les conversations des grands. Mais je sais que ce qu’a fait papa est très grave. Parfois, j’en entends parler dans les discours, à la Salle du Royaume, ou lors de l’étude de la Tour de Garde. C’est quelque chose de sérieux, tout comme la fornication, un autre mot dont je ne connais pas la signification. Dans les deux cas, ce sont des actions horribles que Dieu hait au plus haut point.
Je me demande si le départ de papa a à voir avec moi. Parfois, je me dis que je ne lui ai peut-être pas montré assez d’affection, alors, déçu, il est parti. C’est pour cela que quand Raymond a emménagé chez nous, je me suis promis d’être une gentille petite fille obéissante. Ça me ferait trop de peine, s’il nous quittait, lui aussi. Et puis il faut que je pense à maman. Ça la rendrait de nouveau triste, si nous nous retrouvions seules, encore une fois.

Avant Raymond, elle pleurait tout le temps. Ça me faisait beaucoup de peine. Pour ma part, j’étais triste, mais pas autant que ça, finalement. Bien sûr, je préférais quand papa était à la maison, c’est normal, et les premières semaines avaient été difficiles. Mais une fois que les choses se furent mises en place, je le voyais très souvent, j’avais droit à plein de cadeaux, nous sortions au cinéma, à la plage ou au zoo. Bref, nous faisions tout un tas d’activités que nous n’avions pas, jusque-là, car il était toujours très occupé. Enfin ça, c’était avant son nouveau mariage avec Lætitia. Depuis, il a de nouveau beaucoup moins de temps.
Environ deux années passèrent et un samedi après-midi du mois de juillet, Raymond nous invita à faire une promenade à l’esplanade Delcroze, au port de Vidy. J’étais contente, car ça me permettait d’étrenner la nouvelle bicyclette que papa m’avait achetée le samedi précédent. Ce jour-là, il faisait un temps magnifique, le ciel était sans aucun nuage et l’air était chaud. J’eus droit à un tour dans le petit train, puis nous marchâmes le long du quai, observant les bateaux. Au bout d’un moment, maman et lui s’assirent sur un banc.
– Tiens, me dit Raymond, prend ces quelques pièces et va t’acheter une glace.
Je ne me le fis pas dire deux fois. Je courus au kiosque et pris deux boules, une au chocolat et l’autre à la fraise. Puis j’allai m’asseoir sur la balançoire. Pendant ce temps, ils discutèrent durant un bon moment. Une fois ma glace finie, je n’osai pas les déranger. Maman souriait et je ne l’avais pas vue heureuse depuis bien longtemps. Alors, je grimpai sur ma bicyclette toute neuve et fis le tour de l’esplanade.
De retour à la maison, j’allai presque immédiatement me coucher, fatiguée de cette journée. Plus tard, maman vint dans ma chambre et, pensant que je dormais, me fit un gros bisou. Je fis semblant de me réveiller, elle me dit qu’elle était désolée, et je l’entourai de mes bras de toutes mes forces. Nous restâmes enlacées comme ça un bon moment. Elle pleurait un peu, mais c’était différent des autres fois. Elle n’avait plus du tout l’air triste. On aurait plutôt dit des pleurs joyeux. Ça me faisait bizarre, car moi, quand je pleure, je ne suis jamais joyeuse.
Le samedi suivant, Raymond revint nous trouver. Nous ne l’avions pas vu de la semaine, car il était parti pour la Belgique. C’est son pays d’origine. Il paraît qu’il n’y a pas de montagnes, là-bas, que c’est tout plat. On y a étudié à l’école, en leçon de géographie. Ce doit être triste. Raymond dit que non, c’est très beau, mais en ce cas, pourquoi en est-il parti, alors? Il y avait un petit garçon de mon âge, avec lui, qui s’appelait Jérôme. Il semblait extrêmement timide et il ne prononça pas un mot de toute la journée. Il avait les cheveux rouquins et plein de taches de rousseur sur le visage. Plus tard, j’ai entendu maman dire à l’une de ses amies que dans ses yeux, on entrevoyait une profonde tristesse. Même quand nous avions regardé un dessin animé, il n’avait pas ri une seule fois. Et pourtant, je peux vous assurer que c’était vachement marrant. Ou plutôt, je devrais dire très marrant, car maman ne veut pas que je parle comme ça. Elle dit que ça fait vulgaire. Plus tard, nous étions allés dans ma chambre pour nous amuser, mais même ça, ça ne l’avait pas intéressé. Il avait peut-être eu peur de devoir jouer avec mes poupées, allez donc savoir.

Jérôme est le fils de Raymond. Il vit avec sa mère, dans un endroit qui s’appelle Alleur et qui est situé près d’une autre localité plus grande qui s’appelle Liège. C’est comique, cette ville qui a le nom d’un bouchon. J’ai cherché sur le globe terrestre qui est dans ma chambre, mais je n’ai pas trouvé Alleur. Quand j’en ai parlé à Papa, il a dit que c’est sûrement parce qu’ils étaient en retard. Je n’ai pas compris si c’était de l’humour. En tout cas, ce doit être vraiment petit. Bien plus petit que Lausanne, qui y est indiquée, bien que ce ne soit pas si grand que ça. Mais en fait, je crois que c’est mon père qui y a noté au feutre.
Un jour, quand il habitait encore avec nous, papa m’avait emmenée à Zurich. C’était la première fois que je voyais une aussi grande ville. Il y avait des voitures de partout et des gens qui couraient dans tous les sens. Le défaut des Zurichois est qu’ils ne parlent pas français. Alors, c’est compliqué, quand on a besoin de quelque chose. C’est pour ça que je préfère quand nous allons à Genève. Heureusement, papa connaît plein de langues. Tant mieux, parce qu’à un moment, nous nous étions perdus et il avait fallu demander notre chemin. Il avisa un petit vieux qui se promenait au bras de sa petite vieille et qui nous donna les indications nécessaires auxquelles je ne compris rien. Si j’avais été seule, je crois que je n’aurais jamais pu retourner à la maison.
Comme autre grande ville, nous avons aussi visité Paris. Nous étions partis tous les trois voir tatan Marlène, la sœur de papa, qui y vit depuis de nombreuses années. Elle est mariée à un Parisien qui a de grandes moustaches qui rebiquent et qui travaille dans une immense tour en verre du haut de laquelle on peut voir toute la ville et même la tour Eiffel. Là-bas, au moins, ils parlent français. Mais c’est un peu différent du nôtre, ils parlent vite, on ne comprend pas toujours ce qu’ils disent, et en plus, ils ont un drôle d’accent.
De ce que j’en ai vu, Paris me semble encore plus grand que Zurich. Mais peut-être un peu moins propre, quand même. À un moment, alors que nous sortions du métro et que nous attendions au feu pour pouvoir traverser la rue, je vis un homme laisser tomber un paquet de cigarettes par la fenêtre de sa voiture. J’en restai interdite. Une fois, j’avais jeté un papier de bonbon et papa m’avait fait la leçon en me disant que ça ne se faisait pas et que s’il m’y prenait encore, je ferai connaissance avec Paulette, en me montrant sa ceinture de cuir. Il sort cette expression pour me mettre en garde quand je fais une bêtise. Mais il ne met jamais sa menace à exécution, d’autant qu’il a toujours un petit sourire en coin, quand il dit ça. De plus, une ceinture qui s’appelle Paulette, ça ne fait pas très sérieux, quand même.

Je ne sais pas pourquoi Raymond a quitté sa famille. Est-ce que c’est pour des raisons d’adultère, comme pour papa? Maman m’a expliqué que parfois les parents se séparent, mais qu’ils aiment toujours leurs enfants. Et Raymond doit vraiment aimer son fils. Par exemple, un jour que nous avions été chez lui, Jérôme était tombé dans une flaque de boue alors que nous jouions dehors et en passant devant sa salle de bains, je l’avais aperçu qui le lavait consciencieusement de la tête aux pieds, sans même un gant de toilette et en lui donnant des bisous. Ça m’avait fait drôle parce que maman aussi me lavait, mais pas à neuf ans! De plus, elle ne m’aurait pas nettoyé le corps entier pour m’être sali seulement le visage et les mains. Quand je lui en avais parlé, maman m’avait réprimandée en disant que ça ne se faisait pas de lorgner dans la salle de bains chez les gens. Mais ce n’était tout de même pas de ma faute, si la porte était entrouverte!

Raymond est dans notre congrégation depuis seulement quatre ans, environ. Je m’en souviens, car c’était un dimanche et que ce jour-là, papa m’avait offert une poupée qui parle pour mon anniversaire. Il y avait aussi un gâteau au chocolat sur lequel était inscrit mon nom, Claire. Maman m’avait dit que je ne pouvais pas en manger, car les anniversaires, ce n’était pas bien. Encore aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi Dieu permet que l’on joue avec une poupée, mais pas que l’on mange d’un gâteau. Papa avait grommelé dans sa moustache, comme il faisait souvent, et était parti à la patinoire de Malley avec Dominique, un de ses copains qui pèse au moins cent kilos et arbore une barbe qui lui arrive jusqu’au milieu du ventre. Ensemble, ils vont souvent voir des parties de hockey. Ils y vont sur la Harley de Dominique. J’aimerais bien monter dessus, mais maman dit que c’est trop dangereux.
Pour ce qui est du gâteau, maman l’avait remisé sur la table de la cuisine et des mouches avaient commencé à se poser dessus. J’essayai de les chasser, mais têtues, elles revenaient de plus belle. Je passai mon doigt sur la crème en faisant attention à ce que ça ne se vît pas. Mais je savais que Dieu me regardait, alors la peur m’envahit et je lui demandai vite pardon, tout doucement, dans ma tête. Ensuite, nous nous préparâmes pour aller à la Salle du Royaume. Le gâteau resta sur la table, simplement couvert d’un linge. Le soir, maman le mit dans le réfrigérateur. Par la suite, je ne le revis plus jamais. Mais je soupçonne fortement que papa lui aura fait un sort en rentrant.
Ce dimanche-là, je vis Raymond pour la première fois. Maman m’enjoignit de ne pas lui parler ni même de lui dire bonjour ou de faire attention à lui. Je m’imaginai qu’il avait attrapé une maladie contagieuse, peut-être la lèpre ou la peste, et qu’il ne fallait pas s’approcher de lui pour ne pas être malade à notre tour. Dans tous les cas, chacun faisait bien attention à ne pas avoir de contact avec lui.
C’était comme pour Julien, quand nous étions à l’enfantine. Il avait eu un rhume et il n’arrêtait pas de renifler. La maîtresse l’installa près du radiateur et nous donna la consigne de ne pas jouer avec lui. Mais les jours suivants, il ne vint pas à l’école et fut absent jusqu’à sa guérison.
Raymond, quant à lui, ne manquait aucune réunion. Il arrivait à l’heure pile et repartait immédiatement après la prière finale, à peine avions-nous dit “amen”. Il s’installait tout seul, au fond de la salle. Même si les seules places de libres étaient à côté de la sienne, généralement les retardataires préféraient aller s’asseoir dans la seconde salle et suivre la réunion à travers la vitre avec ceux qui ont des bébés qui pleurnichent tout le temps et qui empêchent les autres d’écouter, obligeant frère Desaulniers à s’approcher des parents pour leur demander d’aller dans la petite salle afin de ne pas déranger l’assistance. Par contre, quand frère Desaulniers aura un bébé à son tour, celui-ci pleurera tout le temps aussi, mais personne ne lui demandera d’aller dans la petite salle.
Quand les frères et les sœurs parlaient de Raymond, ils ne l’appelaient pas par son nom, mais ils disaient “l’excommunié”. Cette situation perdura plusieurs mois, puis il y eut une communication un soir après la réunion de service, au cours de laquelle frère Pinneau nous dit: “Raymond Courtois a été réintégré parmi les témoins de Jéhovah”. Il n’y eut aucune réaction, dans l’assistance, comme si c’était une nouvelle sans aucune importance ou qui n’intéressait personne, mais une fois la réunion finie, tout le monde alla le voir pour lui serrer la main ou lui tapoter le dos en lui souhaitant la bienvenue, comme si c’était la première fois qu’ils le voyaient ou qu’ils ne se fussent pas aperçus de sa présence parmi eux, les mois précédents.
Alors, je compris qu’il était guéri.

👉🏿 Troisième chapitre: Mariage pluvieux…

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