Souviens-toi…
Sydney

👉🏿 Une explication détaillée des termes spécifiques au témoins de Jéhovah est donnée dans le livre.

Troisième Chapitre

Mariage pluvieux…


Une heure quinze. Assise sur le bord du lit, je fixe depuis une bonne vingtaine de minutes les deux points sur l’écran du radio-réveil qui clignotent et qui m’hypnotisent, sans pour autant m’endormir. Pourtant, c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à en détacher le regard. Encore une nuit qui durera une éternité, une alternance de périodes de sommeils et de veilles. Au bout d’un moment, je me lève et me rends dans la salon, comme tous les soirs.

Comme d’habitude, je suis allée me coucher le plus tard possible. Jérémie doit penser que je veux être certaine qu’il soit assoupi quand j’entre dans la chambre. Je me demande s’il saisit vraiment ce qui m’arrive. Je sais très bien, pourtant, qu’il ne peut pas ressentir cette appréhension qui m’engage à repousser toujours plus l’instant d’aller au lit. Il ne saurait comprendre cette crainte qui m’envahit, la peur de cette ombre qui nous observe, de cette présence dans la pénombre quand il veut me prendre dans ses bras. Même s’il ne le dit pas, il doit vraiment me prendre pour une folle. Mais dans tous les cas, la démence ne m’a-t-elle déjà pas soumise? Je pense que folle, je le suis réellement. Mais je ne veux pas l’entendre de sa bouche. C’est déjà assez dure de l’entendre de la mienne. J’ai peur, mais de quoi, en vérité? Je ne le sais pas. Je dois aussi faire avec ce sentiment de culpabilité qui ne me quitte pas depuis presque six mois.

Jérémie et moi, nous nous connaissons depuis pratiquement toujours. Pourtant, nos deux familles n’ont jamais été proches. C’était bonjour bonsoir et ça s’arrêtait là. Rien ne présageait notre mariage. Bien sûr, Jérémie, ce n’est pas un apollon, je veux bien le concéder. Mais il est d’une extrême gentillesse. Au sein de la congrégation, il jouit d’une excellente réputation.

Physiquement, il est de taille moyenne, mais il est assez maigre. Ses yeux marrons sont tellement foncés que l'on pourrait penser qu’ils sont noirs. Ça lui donne un regard un peu éteint, qu’il cache derrière des lunettes de vue. Quand il se coiffe, il n’y a pas un seul cheveu qui dépasse. Ils restent plaqués sur son crâne grâce à la tonne de gel qu’il y dépose. Je trouve ça dommage, car quand il a la chevelure en désordre, il est tellement plus mignon. Et puis ce qu’il y a de caractéristique chez lui, c’est sa peau blanche. C’est Blanche-Neige réincarnée en mec. À l’école, certains l’appelaient le Belge, rapport à l’endive, évidemment. Il pourrait rester des heures au soleil, il rougira à peine, juste un peu sur le bout du nez.

Il s’est fait baptiser à l’âge de quinze ans et l’année suivante, il arrêtait sa scolarité pour entreprendre le service de pionnier. Pourtant, ce n’est pas qu’il fût un cancre. Au contraire, ses professeurs l’avaient encouragé à continuer ses études en intégrant une école gymnasiale. Il est passionné d’architecture et il aurait pu avoir une carrière prometteuse dans cette branche. Mais il a voulu mettre le service pour Jéhovah à la première place, suivant en cela les exhortations de la Société. En effet, qu’importent l’argent et la situation aux yeux du monde, quand on peut avoir à la place la faveur divine? Tous les membres de sa famille sont témoins de Jéhovah et ce, depuis au moins quatre générations. Vous voyez qu’il a de qui tenir.

Si l’on peut se fier au dicton populaire, “mariage pluvieux, mariage heureux”, alors notre couple devrait être le plus chanceux de la terre. C’est un déluge qui nous a accompagnés tout au long de la journée des noces. Vous savez, cette espèce de pluie froide couplée d’un vent épouvantable et qui vous trempe les os. Pour nous rendre à la Salle du Royaume, nous avons employé plus d’une heure pour traverser la ville en voiture. La mère de Jérémie ne cessait de m’appeler sur mon portable. Au bout d’un moment, lassée, j’ai fini par lui dire qu’ils n’avaient qu’à commencer sans moi. Dans la voiture, ça nous a bien fait rire, mais elle, je ne pense pas qu’elle ait spécialement apprécié la note d’humour. Ma copine Isabelle, qui m’accompagnait et qui devait être mon témoin, a dit que, de toute façon, cette femme est coincée du derrière. Et nous, de nous marrer de plus belle. C’est vrai, après tout, c’était de notre faute, s’il y avait du mauvais temps? Il ne faut pas exagérer, tout de même! Et puis ils sont bien un peu responsables, de leur côté.

Nous avions proposé une autre date, pour la célébration. Ce qui nous aurait plu, c’était un peu plus tard dans l’été. Mais pas de chance, la seule date disponible tombait durant leur période de vacances. Qu’à cela ne tienne, ils pouvaient déplacer, vous ne croyez pas? Eh bien, non! Ce n’était pas possible, parce que ces gens-là, voyez-vous, ils se retrouvent depuis vingt ans avec deux autres familles dans un minuscule patelin pommé du centre de la France. Oui, vingt ans au même endroit, avec les mêmes personnes. Ouah! ça m’en donne des frissons dans le dos, rien que d’y penser. Les autres, ils viennent d’une congrégation de la banlieue parisienne, deux couples avec leurs rejetons respectifs. Ils sont rejoints par une troisième famille qui arrive de Normandie, mais qui, pendant dix ans, avait habité à Lausanne et faisait partie de notre congrégation.

Sinon, leur deuxième proposition, c’était d’organiser la cérémonie nuptiale juste avant leur départ et de faire notre voyage de noces en allant avec eux sur leur lieu de villégiature. Oh, ça va, la tête, ou bien? Franchement, je ne me voyais pas du tout passer quinze jours chez les paysans et en compagnie de la belle-famille. Notez que je n’ai rien contre les paysans, au contraire, mais avouez que pour une lune de miel, l’odeur de la bouse des vaches et le coq qui hurle à cinq heures du matin, ce n’est pas ce qu’il y a de plus romantique. Alors, j’ai donné comme excuse que c’était le mois des soldes et que mon patron ne voudra jamais me donner de congés durant ces semaines-là, avec l’afflux de clientèle dans le magasin de vêtements où je travaille. Il y a quelqu’un qui a murmuré:

– Hé bien voyons, le contraire nous aurait fortement étonnés!

Oui mais oh! C’est Jérémie, que j’épouse, pas sa famille. Franchement, j’en ai rien à ficher, de leurs réactions.

Se rendre chaque année au même endroit pour les vacances et se retrouver avec les mêmes personnes, il faut reconnaître que ce n’est pas folichon. Par contre, au niveau spirituel, on peut dire qu’ils ont du mérite, je veux bien le leur accorder. Là où ils vont, c’est tellement perdu qu’il n’y a pratiquement pas de témoins de Jéhovah. D’ailleurs, il n’y a pas de curé non plus et l’église poussiéreuse tombe en ruine. C’est vous dire comme c’est mort, comme endroit! Alors, ils se portent volontaires pour prêcher dans un territoire rarement parcouru, composé de villages minuscules que je n’ai même pas réussi à trouver sur la carte. Je me demande bien comment ils ont dégoté cet endroit. Bref! La congrégation la plus proche est à trois quarts d’heure de route. Alors, ils s’y rendent le dimanche et la réunion de milieu de semaine, ils la font entre eux, sous une tente.

Ah oui, je ne vous ai pas dit. C’est sous la tente, que tout le monde loge. Enfin, sauf les parents de Jérémie. Eux, ils ont droit à une chambre chez l’habitant, avec un coin cuisine. Mine de rien, ils tiennent à un minimum de confort. Durant la journée, ils font du porte-à-porte dans les fermes. Depuis vingt ans, vous pensez bien qu’ils ont fini par connaître tout le monde. Alors, certains les accueillent comme s’ils étaient de la famille. Ils discutent pendant des heures, de la Bible, du monde qui va mal, ou de choses plus personnelles, comme la famille, par exemple. Il leur arrive aussi de partager un repas. Puis il y en a qui se planquent dès qu’ils les voient et qui font semblant de ne pas être à la maison.

En somme, rien de différent avec ce que nous vivons en ville. Parfois, on nous regarde à travers le judas de la porte et d’un seul coup, il n’y a plus de bruit. Mais nous ne sommes pas dupes, ça se devine facilement, qu’il y a quelqu’un derrière.

À ce point du récit, il faut que je vous confesse quelque chose: le porte-à-porte, ce n’est pas spécialement ma tasse de thé. Je le fais, parce qu’on nous répète sans cesse aux réunions que c’est ce que Dieu nous demande et aussi parce qu’en fin de mois, il faut remplir le rapport de service, avec toutes les heures de prédication que nous avons effectuées, les publications que nous avons laissées et les nouvelles visites aux intéressés effectuées. Alors, je me force. Sinon, j’ai peur que les anciens ne me prennent à part et cherchent à savoir pourquoi j’ai fait si peu.

Il n’y a pas que de mauvais côtés, toutefois. Avec Isabelle, nous nous retrouvons souvent et nous en profitons pour faire du lèche-vitrines. Parfois, nous en arrivons à avoir des rapports d’amitié avec les personnes que nous rencontrons aux portes. Alors, nous allons les trouver de nouveau, surtout quand il pleut ou qu’il fait froid. Elles nous offrent le café, nous apportons les pâtisseries. Nous plaçons tout de même un verset biblique dans la conversation et nous leur laissons des exemplaires de nos publications, histoire de calmer notre conscience, puis nous repartons une heure après. C’est divertissant, mais je suis bien obligée d’avouer que nous n’avons jamais fait de disciples, avec cette méthode.

Durant nos fréquentations, nous sortions souvent en prédication ensemble, Jérémie et moi. C’étaient pratiquement les seuls moments où nous pouvions être seuls, abstraction faite du fait qu’il y avait toujours un autre couple dans les parages. Sinon, nous nous voyions chez lui ou chez des amis, mais tout ce monde autour, ça ne pousse guère au romantisme. Et je ne vous parle pas de nous échanger des gestes d’affection; nous avions tout juste le droit de nous tenir la main, et seulement après nos fiançailles.

Ce fut aussi pendant que nous étions en service, qu’il m’a déclaré sa flamme. Je ne m’en étais jamais aperçu, mais aussi, je ne suis pas très futée, pour ce genre de choses. Je le voyais bien tourner autour de moi, à la Salle, mais ça n’avait jamais déclenché de sonnette d’alarme dans mon cerveau.

Ce jour-là, c’était frère Fernand Bisson qui était responsable de notre groupe. Il n’est plus très jeune et est sourd comme un pot, ce qui déclenche parfois l’hilarité parmi l’assistance durant les réunions quand, n’ayant pas compris ce qui a été dit, il répond carrément à côté de la plaque. Vous trouverez que ce n’est pas charitable, que de rire ainsi de l’infirmité d’une personne, mais il est le premier à en plaisanter. Alors, s’il en rit, nous en rions aussi! D’autant plus que c’est aussi de sa faute, s’il n’entend pas. Il possède un appareil, mais il oublie tout le temps de le mettre en route. Mais ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’il est de très haute taille et qu’il a les oreilles en rapport. Pour tout vous dire, je n’ai jamais vu des oreilles aussi grandes. Et c’est ça qui est extraordinaire: comment, avec de tels attributs auriculaires, peut-il ne rien entendre?

Au terme de la réunion pour la prédication, il nous a demandé, à Jérémie et à moi, si ça nous posait problème d’aller prêcher ensemble. Tous les autres avaient déjà fait des arrangements et lui, il devait se rendre chez une sœur âgée qui était tombée malade quelques jours auparavant pour prendre des dispositions afin qu’elle pût suivre les réunions par téléphone et, accessoirement, lui demander si elle avait besoin de quelqu’un pour l’aider à faire le ménage chez elle. Moi, ça ne me dérangeait pas, d’autant plus que c’était le seul jeune qu’il y avait. Je sais bien qu’il faut fréquenter des personnes de tous les âges, mais à dix-sept ans, on aime bien être en compagnie plus juvénile, c’est quand même plus sympathique. De toute façon, nous ne serions pas vraiment seuls, un autre couple devait nous accompagner pour conduire une étude à une personne dans les environs. Ça permettait de faire taire les âmes bien-pensantes qui trouvent à redire quand un garçon est en compagnie d’une fille, même si c’est dans le cadre d’une activité spirituelle. De plus, comme Jérémie est assistant ministériel, il est censé être digne de confiance.

Nous sommes donc restés ensemble dans un territoire composé d’immeubles avec uniquement des interphones auxquels personnes ne répondait, vu que c’était un jour de semaine en plein mois de juillet et que tous ceux qui n’étaient pas partis en vacances se trouvaient sur leur lieu de travail ou à la plage.

La conversation a commencé sur des sujets banaux, puis il a continué en me posant des tas de questions sur ma vie, mes projets, mes objectifs spirituels, et sur le coup, je me suis dit qu’il voulait me sermonner, car le mois précédent, j’avais baissé ma moyenne d’heures en prédication, à cause des examens de fin d’année à l’école. Ç’a duré comme ça un petit moment et, honnêtement, je commençais à le trouver un peu lourd. Je ne voyais pas du tout où il voulait en venir, même quand il m’a demandé ce que je pensais du mariage.

Puis il a voulu savoir s’il m’arrivait de penser à lui. Je lui ai dis oui, et ce n’était pas un mensonge. En effet, le samedi précédent, nous avions prévu d’aller au cinéma avec Isabelle et d’autres jeunes, mais il nous manquait un chauffeur. Comme je savais qu’il venait d’acheter une voiture neuve, j’ai dit: “pourquoi ne verrions-nous pas avec Jérémie?”. Mais quelqu’un a répondu: “oh non, il est trop barbant”. Bien sûr, ça, je ne le lui ai pas répété, mais il aura mal interprété ma réponse. Alors, il m’a dit que lui aussi, parfois il pensait à moi, surtout depuis quelque temps.

J’ai commencé à me douter de quelque chose, à ce moment. Il m’a demandé si je voulais bien que nous nous fréquentions pour voir si nous pourrions envisager de faire notre vie ensemble. En fait, il n’a pas dit ça aussi clairement, c’était au contraire assez embrouillé, avec des phrases longues dans lesquelles il répétait plusieurs fois la même chose, comme s’il ne savait pas exactement ce qu’il avait à dire. Et puis, chose incroyable, il avait le visage tout rouge, enfin pas rouge vif, non plus, mais moins blanc que d’habitude. Et moi, j’ai dit “pourquoi pas?”, du genre comme s’il venait de me proposer un bonbon ou d’aller prendre un café au bar du coin. Ne cherchez pas à savoir pourquoi j’ai répondu ça, encore aujourd’hui, je n’en ai pas la moindre idée. C’est sortie tout seul, peut-être parce que je ne savais pas dans quoi je m’engageais.

Pour être sincère, jusqu’à cet instant, je n’avais jamais pensé au mariage. De plus, ce jour-là il faisait extrêmement chaud et j’avais fini de boire le demi-litre d’eau que j’avais dans mon sac. Tout ce que je voulais, c’était rentrer chez moi, car j’avais une énorme envie de faire pipi. Et franchement, je ne me voyais pas du tout lui parler de ça.

Après cela, il m’a raccompagnée à la maison et ma mère m’a demandé si tout allait bien, car j’avais l’air bizarre. J’ai dit:

– Oui, tout est pour le mieux, je suis juste fatiguée à cause de la chaleur et d’avoir marché toute l’après-midi.

– Tu étais avec Jérémie, qu’elle a fait, je t’ai vu descendre de sa voiture.

J’ai opiné du chef en émettant un son qui ressemblait à un “m’oui”, puis elle a repris:

– Il n’a pas l’air pressé de partir, il est encore en bas, garé devant l’immeuble.

J’ai regardé par la fenêtre et en effet, il était toujours assis dans son automobile stationnée le long du trottoir. En me voyant et en apercevant ma mère, il a fait un signe de la main et il est parti. Maman m’a regardé un petit moment et j’ai dit “quoi?”, ce à quoi elle a répondu que c’était étrange:

– Il s’est passé quelque chose? Tu n’aurais rien à me dire?

J’ai commencé par dire non, puis, devant son insistance, j’ai fini par lui rapporter notre conversation.

– Le fils Morel, qui l’aurait cru? a-t-elle alors déclaré, tu es certaine de toi?

J’ai rétorqué “oui, bien sûr, je crois bien”, sans faire gaffe à la contradiction évidente entre ces deux expressions, mais elle a répliqué qu’elle me trouvait bien jeune, après tout, je n’avais pas encore dix-huit ans. Je lui ai dit ce que l'on dit toujours dans ces cas-là, “il y a bien untel, lui et sa femme se sont mariés très jeune et tout va bien pour eux, ainsi que cet autre ménage à peine plus vieux que nous et qui semble filer le parfait amour”, enfin, les justifications que l’on cherche généralement chez les autres pour excuser nos décisions les moins réfléchies.

Au bout d’un moment, maman m’a dit qu’elle n’était pas sûre que d’épouser quelqu’un de la famille Morel fût une bonne idée. Je lui ai demandé pourquoi, après tout, il s’agit d’une famille qui est très appréciée, alors elle a répondu de ne pas m’en faire. Puis elle a murmuré pour elle-même, “quand je pense, après toutes ces années”, avec des yeux très tristes. J’ai vu qu’elle ne voulait pas continuer la conversation, alors je suis allée me changer et me préparer pour le souper. Mais je lui ai trouvé l’air très contrarié.

Au cours du repas, elle n’a pratiquement rien dit. Raymond n’était pas là, pour animer la conversation. Son fils avait des soucis et il était monté en Belgique. Ce devait être quelque chose de sérieux, car il était loin pour près de deux semaines. Alors, nous étions toutes les deux, avec le seul tintement de l’horloge du salon pour rompre le silence. Finalement, vers la fin du repas, je lui ai dit:

– Maman, ça n’a pas l’air de te faire plaisir, ce que je t’ai annoncé. Tu sais, il n’y a rien de fait, encore; ce sont juste des fréquentations pour voir si nous deux, ça pourrait marcher.

Alors elle a dit:

– Oui, je sais, mais ce n’est pas ça.

– C’est quoi, alors, si ce n’est pas ça?

Sa réponse fut qu’elle préférait ne pas en parler, ce n’était rien, nous en discuterons plus tard.

Par la suite, nous nous sommes revus régulièrement, avec Jérémie, puis un samedi, nous avons passé la soirée chez ses parents. C’était la première fois que j’y mettais les pieds. Ils invitent pourtant souvent des familles de la congrégation, mais étrangement, nous n’avions jamais été conviées, maman et moi. D’un autre côté, maman non plus, qui est pourtant assez hospitalière, ne les a jamais fait venir à la maison, même pas après nos fiançailles, que nous avons fêtées dans une petite auberge campagnarde, en cercle très restreint.

La maison, c’est une ancienne ferme paysanne en pierres de taille, rénovée assez luxueusement, située en sortie de Cugy. Il y a une allée gravillonnée bordée d’arbres qui mène à une grande cour. D’un côté, il y a une écurie avec deux chevaux et de l’autre, les garages des voitures. La bâtisse est sur deux étages et comporte deux ailes. Celle de droite est la plus petite, c’est là que vivent les grands-parents, Achille et Léonie Morel.

Pendant cette soirée, j’ai senti de la tension dans l’air, mais Jérémie m’a dit que je me faisais des idées. Il m’a quand même avoué, bien plus tard, qu’ils avaient essayé de le décourager de se marier, mais peut-être qu’ils voulaient simplement qu’il pensât à son service de pionnier sans se laisser distraire par une femme.

Durant le repas, j’ai été au centre de la conversation, mais ça, je m’y attendais. Ils m’ont demandé ce que je faisais comme études et quelles étaient mes objectifs spirituels. À cette dernière question, j’ai répondu un peu comme tout le monde, c’est-à-dire que mon désir le plus fort était d’entreprendre le service à plein temps, en prêchant tous les jours de maison en maison.

C’est vrai, je ne connais pas un jeune qui répondrait autrement à cette demande. Et s’ils avaient tous suivi cette voie, il n’y aurait pratiquement que des pionniers, dans les rangs des témoins de Jéhovah. Je ne prétends pas que tous ne sont pas de bonne foi, mais on nous répète depuis notre plus tendre enfance que ‘c’est la seule carrière qui soit digne d’intérêt, que dans l’Organisation, nous sommes certains qu’il n’y aura pas de chômage et le temps se faisant court, il faut mettre les intérêts du Royaume à la première place’. Mais il arrive un moment où il faut bien faire sa vie, avoir un toit à soi, s’habiller, manger, et dans la plupart des cas, les bonnes résolutions ne pèsent plus grand-chose lorsque l’on doit faire face à la réalité et que tombent les factures. C’est peut-être un manque de conviction, mais c’est ce qui se produit généralement et je ne pense pas que l’on puisse en toute sincérité prétendre le contraire.

L’un dans l’autre, tout s’est bien passé, finalement.

Durant les mois qui ont suivi, j’ai appris à connaître Jérémie et j’ai trouvé sa compagnie des plus instructive. Je ne dirais pas que j’avais trouvé le grand amour, celui qui remue les tripes et laisse rêveuses les jeunes filles en fleur pendant des heures à la fenêtre, à contempler les gouttes de pluie qui tombent et à faire des dessins avec le doigt dans la buée qui se forme sur la vitre, mais j’étais assez lucide pour comprendre que ce genre de choses typiques des téléfilms diffusés à la télévision l’après-midi est assez éloigné de la réalité.

Un trait de sa personnalité que j’ai découvert assez rapidement, c’est que ce n’est pas un archétype de l’humour, ça non, vous pouvez me croire sur parole. Il n’est pas le gars à raconter des histoires et ni à les comprendre, d’ailleurs. Il a bien essayé, parfois, de m’en répéter une lue dans un quelconque ouvrage, mais il s’est vite rendu compte que je me forçais à rire. Une fois, je lui ai dit:

– Avertis-moi quand tu vas sortir un truc marrant, que je sache que je dois rigoler.

Il a fait la moue et je lui ai dit:

– Mais non, je te charrie.

Par contre, il adore la lecture et il étudie tout ce qui lui tombe sous la main. Il est abonné à des tonnes de revues, avec des titres qui finissent en ‘aphie’ ou en ‘ogie’, dont je serais bien incapable de retenir la signification, alors je ne risque pas d’expliquer de quoi il en retourne à l’intérieur. Grâce à ça, il a acquis une excellente connaissance dans plein de domaines, je ne m’ennuie jamais, avec lui. Je suis certaine qu’il aurait pu faire autre chose que de laver des carreaux, mais il est cohérent avec lui-même, il a décidé de mettre les intérêts spirituels avant tout le reste et il s’y implique à fond.

Bien sûr, il y a d’autres frères célibataires, à la Salle, mais je n’ai jamais eu vent que l’un d’eux se fût intéressé à moi. Ce qu’il y a, aussi, c’est que je ne suis pas d’un caractère à me lier facilement aux garçons. Maman m’a toujours dit de faire très attention, car ils ne s’intéressent qu’à une chose. Quand j’étais gamine, je demandais “quelle chose?”, mais elle me donnait la sempiternelle réponse: “tu comprendras plus tard”. En vérité, j’ai dû me débrouiller toute seule pour comprendre ce qui les intéresse, car son explication n’est jamais venue. Et puis entre nous, ce n’est pas tellement éloigné de ce qui intéresse les filles. De plus, j’ai toujours eu une certaine appréhension et je n’ai jamais été à l’aise à leur contact, un sentiment que j’ai de la peine à expliquer.

Par exemple, un jour, en classe d’anglais, un élève m’a mis la main sur l’épaule et j’ai poussé un cri en me débattant. La professoresse a voulu savoir ce qui se passait, je lui ai dit “rien”, et je me suis trouvée stupide tandis que les autres me regardaient comme une bête curieuse. Quand j’en ai parlé à maman, elle m’a dit, d’un ton sévère:

– Ne laisse jamais un garçon te toucher ou s’approcher de toi!

Vous comprendrez donc pourquoi j’étais moi-même surprise d’avoir accepté la proposition de Jérémie.

Mon diplôme de maturité en poche, j’ai laissé l’école, alors que la plupart des enseignants m’encourageaient à me diriger vers l’université, du fait de mes bons résultats durant mes trois ans de gymnase. Mais avec le mariage en vue, je pensais plus important d’avoir un emploi permettant à Jérémie de travailler à temps partiel et ainsi continuer de faire le pionnier. Au début, j’ai dit que ce que je voulais, c’était faire quelques heures et ainsi avoir du temps pour l’accompagner dans son service, mais au fond de moi, je n’en avais pas tant envie que ça. Alors, quand j’ai trouvé une activité à plein-temps dans une boutique de vêtements, j’ai donné l’excuse que c’était temporaire, le temps de mettre de l’argent de côté pour passer mon permis de conduire. Pour ne rien gâcher, le patron est sympathique et j’ai de bons rapports avec ma collègue, Éloïse. Elle est assez âgée, pour une vendeuse, je dirais au moins cinquante ans. Elle aussi s’intéresse à la Bible, mais elle refuse d’adhérer à une quelconque organisation religieuse. Elle se retrouve chaque semaine avec une dizaine d’autres personnes pour lire et étudier la Parole de Dieu.

Depuis qu’elle sait que je suis témoin de Jéhovah, nous avons souvent des discussions spirituelles et je dois reconnaître que sa connaissance est bien plus grande que la mienne. Mais elle a l’avantage de l’âge, quand même. Un jour, je lui ai proposé de venir à la Salle du Royaume, mais elle a refusé tout net. Je lui ai dit qu’il serait intéressant qu’elle sût comment ça se passe, que ça ne l’engageait à rien et elle a rétorqué qu’elle savait bien comment fonctionne notre mouvement. Je me suis demandé comment elle pouvait savoir, mais elle n’a pas été plus explicite. D’après elle, il n’y a pas une religion que Dieu agrée plus qu’un autre. Ce sont toutes des dispositions humaines dans lesquelles on trouve du bon et du mauvais. J’ai contesté en disant que chez nous, ce n’est pas pareil. Il y a l’amour, qui est la caractéristique des vrais chrétiens, et puis nous avons une abondance de nourriture spirituelle qui est diffusée par le Collège Central. Pour elle, c’est ça, le problème. Nous avons une trop grande confiance en des hommes qui divulguent leurs propres pensées. Mais elle ajoute qu’elle ne veut pas troubler ma foi, quand je serai plus mature, nous pourrons en reparler, il se pourrait bien qu’un jour elle puisse m’être utile. Je ne sais pas ce qu’elle entend par là. Je suis heureuse comme ça et je n’ai pas envie de changer.

Sinon, malgré le mauvais temps et le retard pour la cérémonie, la réception de mariage s’est bien passée. Les Morel avaient fait les choses en grand. Pas moins de deux cent cinquante invités se sont retrouvés pour faire la fête avec nous dans une salle louée pour l’occasion. Nous avons mangé, nous avons ri, nous avons guinché.

Ce qui m’a vraiment fait plaisir, c’est de voir papa et maman sur la piste danser dans les bras l’un de l’autre. Depuis quelques années, leurs relations sont calmes, particulièrement après la naissance de Tristan, le fils qu’il a eu de Lætitia. Et c’est tant mieux, car il n’y a rien de pire pour un enfant que de voir ses parents s’entredéchirer.

Lætitia m’a offert un énorme panda en peluche de presque un mètre de haut et m’a souhaité tout le bonheur du monde. Papa m’a donné un magnifique collier en or avec un petit diamant, en me disant qu’il était heureux pour moi et que Jérémie fera sûrement un bon mari. Il a bien connu la famille de sa mère, car il a commencé sa vie professionnelle dans l’atelier de mécanique automobile que son grand-père possédait alors. Il est maintenant mort, mais il en a gardé un excellent souvenir et a toujours beaucoup de respect pour lui.

Il connaissait aussi la fille, Amandine, avant son mariage avec Pierre-André Morel. Il m’a avoué un jour, qu’elle avait changé de caractère à partir de ce moment-là et il trouvait ça étrange, car c’était une fille enjouée, auparavant, et qui était de bonne compagnie, pas du tout l’air coincé du derrière que lui attribue Isabelle. J’ai même cru comprendre par la suite que, n’eût été la barrière de la religion, il y aurait pu y avoir quelque chose, entre eux. Finalement, il a épousé une de ses amies à elle, qui est par la suite devenue ma mère. Mais ça, c’est une autre histoire que je réserve pour plus tard. Il y a pas mal de trous dans ce que je sais des événements de l’époque et il faudrait que j’aille à la pêche aux informations. Pour le moment, j’ai bien d’autres soucis en tête.

À un moment, j’ai croisé le regard de Raymond et je l’ai trouvé bizarre. Il me regardait d’une drôle de manière. Je ne l’avais jamais vu avec ces yeux-là. Un instant, j’ai eu le sentiment qu’il voulait me parler, mais il a semblé se raviser et il est sorti. Je ne l’ai revu qu’à la fin de la soirée, quand il est parti avec maman. J’ai essayé de ne plus y penser, je ne voulais pas qu’une impression, sans doute saugrenue, jetât de l’ombre sur cet important jour. On ne se marie qu’une fois, du moins, théoriquement, et ce n’était donc pas le meilleur moment pour se laisser gagner par des pensées moroses.

Quand les plus âgés sont partis, le responsable de la sonorisation a mis des chansons un peu plus modernes et il a augmenté le son. Parce que le tango et la valse, c’est bien, mais il ne faut pas exagérer avec les bonnes choses, on risque de s’en lasser. Ce sont les parents de Jérémie qui avaient insisté pour que nous commencions par une valse, parce que c’est comme ça que ça doit se faire, c’est la tradition. J’aurais préféré une danse lente, mais je n’ai pas voulu faire d’histoires, alors j’ai passé un mois à m’entraîner avec Isabelle dans ma chambre. J’en avais tellement le tournis, que plusieurs fois j’ai manqué vomir. J’étais fin prête, le jour J. Pour Jérémie, ce n’était pas un problème; ces parents l’avait inscrit à des cours de danse quand il était petit. Il avait eu horreur de ça, mais on ne lui avait pas demandé son avis.

À ce point, les jeunes qui étaient sortis après le repas sont revenus. Ce qui est appréciable quand il y a des mariages, c’est que c’est pratiquement la seule occasion qu’il y a de danser. Oui, voyez-vous, à la Salle, ce ne serait pas très bien vu de se mettre à gigoter sur les cantiques. Pour expliquer à ceux d’entre vous qui n’ont jamais eu l’heur d’assister à un office des témoins de Jéhovah, en fait, on est assez éloigné de l’ambiance negro-spiritual, avec les chœurs de noires qui chantent dans les églises. Ce n’est pas que nous ne rigolions jamais, bien au contraire, mais on nous encourage à éviter les divertissements propres au monde qui pourraient avoir un impact négatif sur notre foi. Oui, mais voilà, quand on est jeune, on aime bien se trémousser le popotin au son de la musique. Certains jouent double jeu et se rendent dans quelques villes assez éloignées pour danser en discothèque, mais ça, peut-être que j’aurai l’occasion d’en parler ultérieurement, bien que je ne promette rien.

J’aurais voulu que la réception continuât plus longtemps, je me suis amusée comme une folle et ma bonne copine Isabelle était déchaînée. D’ailleurs, je la soupçonne d’avoir descendu quelques verres de pétillant en douce. Quand il y a eu moins de monde, elle a fait entrer un copain à elle.

C’est-à-dire, ils sortent un peu ensemble, mais elle ne tient pas vraiment à ce que ça se sache, ça créerait quelques turbulences au sein de la congrégation. Jérémie a tordu un peu le nez, mais n’a rien dit. Les autres, à part ceux de notre groupe intime, ont dû penser qu’il s’agissait d’un membre d’une des deux familles, ce qui était plausible, vu que moi-même, je ne connaissais pas les deux tiers des invités.

Lui, il s’appelle Éric. Il est sympathique, seulement que la religion, ce n’est pas son dada. Il est comme la plupart des gens, il ne se pose pas de questions. S’il y a un Dieu, c’est bien, s’il n’y en a pas, ça ne le trouble pas.

La fête a fini tard dans la nuit, je dirais même tôt dans la matinée, car il était plus de quatre heures du matin. Il n’était pas du tout prévu qu’elle durât aussi longtemps, mais après minuit, la pluie qui était tombée toute la journée sans interruption a redoublé d’intensité, accompagnée d’un vent très violent. Nous avons décidé d’attendre une accalmie. Ç’a duré un bon bout de temps, ensuite quelqu’un a eu la bonne idée d’aller chercher des baguettes et des croissants chauds à la boulangerie de son père, trois rues plus bas. Ils étaient à peine sortis du four et nous n’avons pas pu résister à la tentation de nous empiffrer. Nous avons réuni tout ce qui restait du repas du soir et nous nous sommes fait un gueuleton matutinal. Mais je peux vous assurer que le foie gras qui a pris la chaleur et les tranches de saumon qui ont séjourné sur un coin de table, ce n’est pas ce qu’il y a de plus ragoûtant, surtout à l’aube.

J’ai bien senti que Jérémie avait envie de partir, mais comme il ne m’en parlait pas, j’ai fait comme si je ne m’apercevais de rien. Je suis d’accord pour dire que c’était sans doute un peu égoïste de ma part, mais c’était la première fois que je m’amusais autant. Surtout qu’il y avait des filles avec qui j’étais très proche et je savais que nous nous verrions moins souvent, par la suite. Particulièrement Sophia, qui devait partir pour la Bulgarie la semaine suivante, parce que son père avait trouvé du travail dans son pays d’origine, alors qu’ici, il était au chômage depuis plusieurs années. Quelque part, cette fin de nuit, ç’a été sa fête d’adieu à elle aussi. Même Isabelle devait s’absenter quelques mois, car elle avait trouvé un emploi temporaire dans un centre de villégiature de la région de la Grande-Motte, dans le sud de la France, jusqu’à cet automne. Vous comprenez alors pourquoi je voulais en profiter au maximum.

Il était presque cinq heures quand nous sommes rentrés dans ce qui devait dorénavant être notre appartement, un studio dans la mansarde que les parents de Jérémie nous ont aménagé au-dessus de chez eux. C’est assez coquet, avec un salon comprenant un canapé pliant en guise de lit, un coin cuisine et une salle de bain. La seule chose qui me troublait, c’est que je m’étais rendu compte que l’on entendait tout ce qui se disait à l’étage du dessous, pour peu que l'on élevât la voix, et donc, j’en avais déduit que depuis le bas, on devait entendre tout ce qui se dit au dessus, ça me semblait évident. Franchement, ça me gênait un peu, au niveau intimité, on a eu connu mieux.

Vu l’heure, nous n’avons pas eu le temps de nous coucher, car nous devions partir à l’aéroport pour notre voyage de noces. Albin, le frère de Jérémie, qui vit depuis quelques mois au Béthel en Allemagne, devait nous prendre à sept heures. Nous nous sommes dit: “ce n’est pas grave, nous profiterons mieux à l’hôtel, ce sera plus plaisant”. Sur le coup, j’étais morte de fatigue et heureusement que nous avions préparé toutes nos affaires et chargé la voiture la veille du mariage!

En arrivant, je me suis affalée sur le canapé même pas déplié et j’ai dormi une petite heure. Jérémie est descendu chez ses parents pour régler quelques derniers détails avant le départ et je l’ai rejoint à mon réveil. Son père nous a un peu sermonnés à propos de l’heure à laquelle la fête a fini et j’ai bien cru que ces reproches m’étaient destinés, la raison principale étant: pourquoi a-t-il attendu que je fusse là pour en parler, alors que Jérémie était avec lui depuis un bon moment? Il a dit que ce n’était pas un bon exemple qui avait été donné et qu’il n’était pas correct que des jeunes traînassent dehors jusqu’au petit matin, surtout sans la supervision d’au moins un ancien. Il a ajouté qu’il arrangerait la chose avec le collège des anciens, en espérant que cela n’occasionnera pas de murmures dans la congrégation.

J’ai trouvé tout cela un tantinet exagéré, mais il est vrai qu’il y a toujours des aigris pour trouver à redire sur les actions des autres et qui ne peuvent s’empêcher de faire part de leurs observations à toutes les oreilles qui leur tombent sous la main.

Sur ces bons mots, bisous beau-papa, bisous belle-maman, nous avons pris la route pour Zurich afin d’embarquer dans l’avion qui devait nous emporter vers les plages sablonneuses et la mer turquoise de la Sardaigne, pour un séjour de rêve. Mais à peine sur place, le rêve a tourné au cauchemar.

👉🏿 Quatrième chapitre: Les larmes d'une amie

Je réserve mon exemplaire personnel sur cette page.