Souviens-toi…
Sydney

👉🏿 Une explication détaillée des termes spécifiques aux témoins de Jéhovah est donnée dans le livre.

Troisième Chapitre

Mariage pluvieux…


À travers la fenêtre de la chambre, je regarde les étoiles scintiller dans le firmament pur de ce mois d’avril, un ciel que l’on observe qu’en Italie. J’aime la nuit. Tout y est calme et silencieux. Il est presque deux heures et je n’ai pas encore fermé l’œil. À mes côtés, Jérémie ne semble pas avoir mes préoccupations. Il dort profondément. Assise sur le lit, le dos au mur, je suis perdue dans mes réflexions. Les pensées et les incertitudes se bousculent dans ma tête. Saurai-je prendre soin de lui, être à son écoute, attentive à ses besoins, les anticipant, si nécessaire? Je me lève lentement, pour ne pas l’éveiller, ouvre la porte-fenêtre de la chambre et sors sur le balcon de l’hôtel. Emmitouflée dans ma robe de chambre, je revis mentalement les événements qui ont marqué cette nuit, ma toute première partagée avec l’homme que j’ai choisi, celui dont je porte dorénavant le nom. Je sais qu’il s’attendait à autre chose, mais, malgré la déception, il a été compréhensif. Après tout, ces deux jours ont été intenses et la fatigue accumulée m’aura joué un mauvais tour. Nous avons encore presque une semaine devant nous, nous saurons bien en profiter et rattraper le temps perdu. Je repense à cette journée de la veille, à Lausanne, au cours de laquelle nous nous sommes promis une indéfectible fidélité.

Si l’on en croit la sagesse populaire, les mariages pluvieux font les mariages heureux. En admettant la véracité de cet axiome, un immense bonheur devrait nous attendre. En tout début d’après-midi, alors que nous sortions de l’appartement, un déluge s’abattit sur nous. Affrontant la pluie, nous nous entassâmes dans la luxueuse limousine noire qui avait été louée pour ce jour important. Raymond était au volant, maman à ses côtés, ma grande amie Isabelle et moi à l’arrière. Nous prîmes la direction de la Salle du Royaume. Arrivés au centre de Lausanne, nous nous retrouvâmes coincés dans la circulation, le mauvais temps ayant transformé les paisibles piétons en automobilistes impatients. Pendant ce temps, Amandine, la mère de Jérémie, ne cessait de nous appeler pour savoir ce que nous faisions. Au bout d’un moment, je finis par lui dire qu’ils n’avaient qu’à commencer sans nous. Cette boutade nous fit bien rire, mais je ne pense pas que l’intéressée en ait apprécié l’humour. Isabelle affirma que de toute façon, cette femme était coincée du derrière, réflexion qui fit ouvrir grand les yeux de maman, mais qui s’abstint de commentaire. Peut-être pensa-t-elle qu’au fond, il y avait un brin de vérité, dans cette allégation.
Il est vrai que nous aurions pu choisir une autre période que le mois d’avril, pour notre mariage. Mais c’est ce qui avait eu de plus simple pour pouvoir réunir toute la famille, surtout celle de Jérémie. Il avait fallu mettre tout le monde d’accord, en fonction des obligations ou des préférences de chacun. Qui avait déjà réservé les vacances, qui travaillait, qui devait se rendre à une assemblée, bref! ce ne fut pas évident d’aller au-devant des exigences de ce petit monde. Nous avions consulté la météo et choisi soigneusement le jour adéquat, mais les prévisions se révélèrent erronées, comme bien trop souvent.
D’un autre côté, nous avions ainsi échappé à l’idée saugrenue émise par je ne sais plus qui de partir avec eux pour les vacances, en guise de voyage de noces. La famille de Jérémie se retrouve depuis une dizaine d’années avec deux autres couples dans un minuscule village perdu de la côte ouest de la France, à une dizaine de kilomètres de l’océan. Franchement, je ne me voyais pas du tout passer quinze jours chez les paysans en compagnie de la belle-famille. Avouez que pour une lune de miel, l’odeur de la bouse des vaches et le coq hurlant à cinq heures du matin, ce n’est pas ce qu’il y a de plus romantique.
Pour corser le tout, s’ils partent, ce n’est pas du tout pour jouir des bienfaits de l’air de la mer et des jeux de plage. L’endroit est tellement perdu qu’il n’y a pratiquement pas de témoins de Jéhovah. D’ailleurs, il n’y a pas de curé non plus et l’église poussiéreuse tombe en ruine. Ils se portent volontaires pour prêcher dans un territoire rarement parcouru, composé de villages minuscules que je n’ai même pas réussi à trouver sur la carte. Durant la journée, ils font du porte-à-porte dans les fermes. Depuis dix ans, ils ont fini par connaître tout le monde. Certains les accueillent comme s’ils étaient de la famille. Ils discutent pendant des heures, de la Bible, du monde qui va mal, ou de choses plus personnelles, comme de la famille, par exemple. Il leur arrive aussi de partager un repas. Puis il y en a qui se planquent dès qu’ils les voient et qui font semblant de ne pas être à la maison.
En somme, rien de différent avec ce que nous vivons en ville. Parfois, on nous regarde à travers le judas de la porte et d’un seul coup, il n’y a plus de bruit. Mais nous ne sommes pas dupes, ça se devine facilement, qu’il y a quelqu’un derrière.
À ce point du récit, je dois confesser que le porte-à-porte, ce n’est pas ma tasse de thé. Je le fais, parce qu’en fin de mois, il faut remplir le rapport de service, avec toutes les heures de prédication que nous avons effectuées, les publications que nous avons laissées et les nouvelles visites aux intéressés effectuées. Alors, je me force. Sinon, j’ai peur que les anciens ne me prennent à part et cherchent à savoir pourquoi j’ai fait si peu.
Il n’y a pas que de mauvais côtés, toutefois. Avec Isabelle, nous en profitons pour faire du lèche-vitrines. Parfois, nous tissons des rapports d’amitié avec les personnes que nous rencontrons aux portes. Alors, nous allons les trouver de nouveau, surtout quand il pleut ou qu’il fait froid. Elles nous offrent le café, nous apportons les pâtisseries. Nous plaçons tout de même un verset biblique dans la conversation et nous leur laissons des exemplaires de nos publications, histoire de calmer notre conscience, puis nous repartons une heure après. C’est divertissant, mais je suis bien obligée d’avouer que nous n’avons jamais fait de disciples, avec cette méthode.
Je connaissais Jérémie depuis toujours, sans que nous n’ayons jamais eu l’occasion de nous fréquenter au-delà du bonjour, bonsoir, lors des réunions à la Salle du Royaume. Il n’y avait rien qui m’attirait en lui, même s’il n’est pas désagréable, du point de vue physique. Ce n’est certes pas un apollon, mais il est d’une grande gentillesse. De plus, il jouit d’une excellente réputation, au sein de la congrégation. Physiquement, il est de taille moyenne, mais il est assez maigre. Il cache de ténébreux yeux marron derrière des lunettes de vue foncées. Quand il se coiffe, il n’y a pas un seul cheveu qui dépasse. Ils restent plaqués sur son crâne grâce à la tonne de gel qu’il y dépose. Je trouve ça dommage, car quand il a la chevelure en désordre, il est tellement plus mignon. Et puis ce qu’il y a de caractéristique chez lui, c’est sa peau blanche. C’est Blanche-Neige réincarnée en mec. Il pourrait rester des heures au soleil, il rougira à peine, juste un peu sur le bout du nez.
Il se fit baptiser à l’âge de quinze ans. Ensuite, ayant obtenu son certificat d'études secondaires, il arrêta sa scolarité pour entreprendre le service de pionnier. Pourtant, ce n’est pas qu’il fût un cancre. Au contraire, en sortant du cycle, ses professeurs l’avaient encouragé à continuer ses études. Il est passionné d’architecture et il aurait pu avoir une carrière prometteuse dans cette branche. Mais il voulait mettre le service pour Jéhovah à la première place, suivant en cela les exhortations de la Société. En effet, qu’importent l’argent et la situation aux yeux du monde, quand on peut avoir à la place la faveur divine? Tous les membres de sa famille sont témoins de Jéhovah et ce, depuis au moins quatre générations. Vous voyez qu’il a de qui tenir.
Durant nos fréquentations, Jérémie et moi sortions souvent en prédication ensemble. C’étaient pratiquement les seuls moments où nous pouvions être seuls, abstraction faite du fait qu’il y avait toujours un autre couple dans les parages. Sinon, nous nous voyions chez lui ou chez des amis, mais tout ce monde autour, ça ne poussait guère au romantisme. Et je ne vous parle pas de nous échanger des gestes d’affection! Nous avions tout juste le droit de nous tenir la main, et seulement après nos fiançailles.
Ce fut aussi pendant que nous étions en service qu’il m’avoua être amoureux de moi. Je ne m’en étais jamais aperçu, mais aussi je n’étais pas très futée, pour ce genre de choses. Je le voyais bien tourner autour de moi, à la Salle, venant spontanément me saluer, quand j’arrivais, me demandant mon avis sur des choses de peu d’importance, mais ça n’avait jamais déclenché de sonnette d’alarme dans mon cerveau.
Ce jour-là, frère Fernand Bisson était responsable de notre groupe. Il n’est plus très jeune et est sourd comme un pot, ce qui déclenche parfois l’hilarité parmi l’assistance durant les réunions quand, n’ayant pas compris ce qui a été dit, il répond carrément à côté de la plaque. Vous trouverez que ce n’est pas charitable, que de rire ainsi de l’infirmité d’une personne, mais il est le premier à en plaisanter. Alors, s’il en rit, pourquoi n’en ririons-nous pas, nous aussi? D’autant plus que c’est aussi de sa faute, s’il n’entend pas. Il possède un appareil, mais il oublie tout le temps de le mettre en route. Mais ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’il est de très haute taille et qu’il a les oreilles en rapport. Pour tout vous dire, je n’ai jamais vu des esgourdes aussi grandes. Et c’est ce qui est extraordinaire! Comment, avec de tels attributs auriculaires, peut-il ne rien entendre?
Au terme de la réunion pour la prédication, il me demanda si j’étais d’accord pour aller prêcher avec Jérémie. Tous les autres avaient déjà fait des arrangements et lui devait se rendre chez une sœur âgée qui était tombée malade quelques jours auparavant pour prendre des dispositions afin qu’elle pût suivre les réunions par téléphone et, accessoirement, lui demander si elle avait besoin de quelqu’un pour l’aider à faire le ménage chez elle. Moi, ça ne me dérangeait pas, d’autant plus que c’était le seul jeune qu’il y avait. Je sais bien qu’il faut fréquenter des personnes de tous les âges, mais à dix-sept ans, on aime bien être en compagnie plus juvénile, c’est quand même plus sympathique. De toute façon, nous ne serions pas vraiment seuls, un autre couple devant nous accompagner pour conduire une étude à une personne dans les environs. Ça permettrait de faire taire les âmes bien-pensantes qui auraient trouvé à redire en voyant un garçon en compagnie d’une fille, même si c’était dans le cadre d’une activité spirituelle. De plus, Jérémie étant assistant ministériel, il était censé être digne de confiance.
Nous nous étions donc rendus dans un territoire dans Prilly composé d’immeubles avec uniquement des interphones auxquels personne ne répondait, vu que c’était un jour de semaine en plein mois de juillet et que tous ceux qui n’étaient pas partis en vacances se trouvaient sur leur lieu de travail ou à la plage.
La conversation commença sur des sujets quelconques, puis il continua en me posant des questions sur ma vie, mes projets et mes objectifs spirituels. Sur le coup, je me dis qu’il voulait me sermonner, car le mois précédent, j’avais baissé ma moyenne d’heures en prédication, à cause des examens de fin d’année à l’école. Cela dura comme ça un petit moment et, honnêtement, je commençais à le trouver un peu lourd. Je ne voyais pas du tout où il voulait en venir, même quand il me demanda ce que je pensais du mariage.
Puis il voulut savoir s’il m’arrivait de penser à lui. Je lui dis oui, et ce n’était pas un mensonge. En effet, le samedi précédent, nous avions prévu d’aller au cinéma avec Isabelle et d’autres jeunes, mais il nous manquait un chauffeur. Comme je savais qu’il venait d’acheter une voiture neuve, j’avais dit: “pourquoi ne verrions-nous pas avec Jérémie?”. Mais quelqu’un avait répondu: “oh non, il est trop barbant”. Bien sûr, ça, je ne le lui ai pas répété, mais il aura mal interprété ma réponse. Alors, il me dit que lui aussi parfois pensait à moi, surtout depuis quelque temps.
J’ai commencé à me douter de quelque chose, à ce moment. Il finit par me demander si j’aimerais entamer des fréquentations avec lui, afin d’envisager une vie commune, dans le cadre du mariage. En fait, la manière de le dire ne fut pas aussi claire. Ce furent, au contraire, des propos assez embrouillés, avec des phrases longues dans lesquelles il répétait plusieurs fois la même chose, comme s’il ne savait pas exactement ce qu’il avait à dire. Et puis, chose incroyable, il avait le visage tout rouge. Enfin pas rouge vif, non plus, mais moins blanc que d’habitude. Et moi, je dis “pourquoi pas?”, du genre comme s’il venait de me proposer un bonbon ou d’aller prendre un café au bar du coin. Ne cherchez pas à savoir pourquoi je répondis ça, encore aujourd’hui, je n’en ai pas la moindre idée. C’était sorti tout seul, peut-être parce que je ne savais pas dans quoi je m’engageais.
Pour être sincère, jusqu’à cet instant, je n’avais jamais pensé au mariage. De plus, ce jour-là il faisait extrêmement chaud et j’avais fini de boire le demi-litre d’eau que j’avais dans mon sac. Tout ce que je voulais, c’était rentrer chez moi, car j’avais une énorme envie de faire pipi. Et franchement, je ne me voyais pas du tout lui parler de ça.
Après cela, il me raccompagna à la maison. En arrivant, ma mère me demanda si tout allait bien, car j’avais l’air bizarre. Je dis:
– Oui, tout est pour le mieux. Je suis juste fatiguée à cause de la chaleur et d’avoir marché toute l’après-midi.
– T’étais avec Jérémie? Je t’ai vue descendre de sa voiture.
J’opinai du chef en émettant un son qui ressemblait à un “m’oui”, puis elle reprit:
– Il a pas l’air pressé de partir. Il est encore en bas, garé en face de l’immeuble.
Je regardai par la fenêtre et en effet, il était toujours assis dans son automobile stationnée le long du trottoir. En me voyant et en apercevant ma mère, il fit un signe de la main et démarra. Maman me regarda un petit moment et je dis “quoi?”, ce à quoi elle répondit que c’était étrange:
– Il s’est passé quelque chose? T’aurais rien à dire?
Je commençai par dire non, puis, devant son insistance, je finis par lui rapporter notre conversation.
– Le fils Morel, rien que ça! déclara-t-elle alors. T’es certaine de toi?
Je rétorquai “oui, bien sûr, je crois bien”, sans faire gaffe à la contradiction évidente entre ces deux expressions. Elle répliqua qu’elle me trouvait bien jeune, après tout, je n’avais pas encore dix-huit ans. Je lui dis ce que l'on dit toujours dans ces cas-là, “il y a bien untel, lui et sa femme se sont mariés très jeunes et tout va bien pour eux, ainsi que cet autre ménage à peine plus vieux que nous et qui semble filer le parfait amour”, enfin, les justifications que l’on cherche généralement chez les autres pour excuser nos décisions les moins réfléchies.
– Est-ce vraiment une bonne idée? Un membre de la famille Morel, est-ce que ça va apporter du bon?
– Et pourquoi pas? Après-tout, il s’agit d’une famille ayant une excellente réputation et qui est très appréciée. Que redoutes-tu?
– Non rien, oublie ça. T’en fais pas.
Puis elle ajouta, pour elle-même, avec une énorme tristesse dans ses yeux:
– Quand je pense, après toutes ces années.
Je vis qu’elle ne voulait pas continuer la conversation et, malgré ma curiosité, j’allai me changer et me préparer pour le souper. Mais je lui trouvai l’air très contrarié.
Au cours du repas, elle ne dit pratiquement rien. Raymond n’était pas là, pour animer la conversation. Son fils avait des soucis et il était monté en Belgique. Ce devait être quelque chose de sérieux, car il était loin pour près de deux semaines. Alors, nous étions toutes les deux, avec le seul tintement de l’horloge du salon pour rompre le silence. Finalement, vers la fin du repas, je lui dis:
– Maman, ça n’a pas l’air de te faire plaisir, ce que je t’ai annoncé. Tu sais, il n’y a rien de fait, encore; ce sont juste des fréquentations pour voir si nous deux, ça pourrait marcher. Dans le cas contraire, amis comme avant!
– Oui, je sais, mais c’est pas ça.
– C’est quoi, alors, si ce n’est pas ça?
– Je préfère pas en parler.
– Mais pourquoi? Qu’est-ce qui se passe? Il y a un problème?
– Non, c’est rien. On en discutera plus tard.
Je compris qu’il était inutile d’insister et décidai d’attendre un moment plus favorable pour reprendre la discussion, moment qui ne vint jamais, d’ailleurs, maman possédant une certaine habilité à se défiler, pour ne pas avoir à répondre aux questions gênantes qui lui sont posées.

Par la suite, Jérémie et moi nous revîmes régulièrement, puis un samedi, nous passâmes la soirée chez ses parents. C’était la première fois que j’y mettais les pieds. Ils invitaient pourtant souvent des familles de la congrégation, mais étrangement, nous n’avions jamais été conviées, maman et moi. D’un autre côté, maman non plus, ne les a jamais fait venir à la maison, même après nos fiançailles, que nous avions fêtées dans une petite auberge campagnarde, en cercle très restreint.
La maison est une ancienne ferme paysanne en pierres de taille, rénovée assez luxueusement, située en sortie de Cugy. On y arrive par une allée gravillonnée bordée d’arbres qui débouche sur une grande cour. D’un côté, il y a une écurie avec deux chevaux et de l’autre, les garages des voitures. La bâtisse est sur deux étages et comporte deux ailes. Celle de droite est la plus petite. C’est là que vivent les grands-parents, Achille et Léonie Morel.
Pendant cette soirée, je sentis de la tension dans l’air, mais Jérémie me dit que je me faisais des idées. Il m’avoua quand même, bien plus tard, qu’ils avaient essayé de le décourager de se marier, mais peut-être voulaient-ils simplement qu’il pensât à son service de pionnier sans se laisser distraire par une femme.
Durant le repas, je fus au centre de la conversation, mais ça, je m’y attendais. Ils me demandèrent ce que je faisais comme études et quels étaient mes objectifs spirituels. À cette dernière question, je répondis un peu comme tout le monde, c’est-à-dire que mon désir le plus fort était d’entreprendre le service à plein temps, en prêchant tous les jours de maison en maison.
C’est vrai, je ne connais pas un jeune qui répondrait autrement. Et s’ils avaient tous suivi cette voie, il n’y aurait pratiquement que des pionniers, dans les rangs des témoins de Jéhovah. Je ne prétends pas que tous ne sont pas de bonne foi, mais on nous répète depuis notre plus tendre enfance que ‘c’est la seule carrière qui soit digne d’intérêt, que dans l’Organisation, nous sommes certains qu’il n’y aura pas de chômage et le temps se faisant court, il faut mettre les intérêts du Royaume à la première place’. Mais il arrive un moment où il faut bien faire sa vie, avoir un toit à soi, s’habiller, manger, et dans la plupart des cas, les bonnes résolutions ne pèsent plus grand-chose lorsque l’on doit faire face à la réalité et que tombent les factures. C’est peut-être un manque de conviction, mais c’est ce qui se produit généralement et je ne pense pas que l’on puisse en toute sincérité prétendre le contraire.

L’un dans l’autre, tout se passa bien, finalement.
Durant les mois qui suivirent, j’appris à connaître Jérémie et je trouvai sa compagnie des plus instructive. Je ne dirais pas que j’avais trouvé le grand amour, celui qui remue les tripes et laisse rêveuses les jeunes filles en fleur pendant des heures à la fenêtre, à contempler les gouttes de pluie qui tombent et à faire des dessins avec le doigt dans la buée qui se forme sur la vitre, mais j’étais assez lucide pour comprendre que ce genre de choses typiques des téléfilms diffusés à la télévision l’après-midi était assez éloigné de la réalité.
Un trait de sa personnalité que je découvris assez rapidement, c’était que ce n'est pas un archétype de l’humour. Il n’est pas homme à raconter des histoires et ni à les comprendre, d’ailleurs. Il essaya bien, parfois, de m’en répéter une lue dans un quelconque ouvrage, mais il se rendit vite compte que je me forçais à rire. Une fois, je lui dis:
– Avertis-moi quand tu vas sortir un truc marrant, que je sache que je dois rigoler.
Il fit la moue et je lui dis:
– Mais non, je te charrie.
Par contre, il y a un point sur lequel nous nous rejoignons. Il adore la lecture. La différence est que je dévore les auteurs classiques, tandis que lui a constamment le nez plongé dans des ouvrages techniques. Il est abonné à des tonnes de revues avec des titres qui finissent en ‘aphie’ ou en ‘ogie’ dont je serais bien incapable de retenir la signification, alors je ne risque pas d’expliquer de quoi il en retourne à l’intérieur. Grâce à cela, il a acquis une excellente connaissance dans plein de domaines et je ne m’ennuie jamais, avec lui. Je suis certaine qu’il aurait pu faire autre chose que de laver des carreaux, mais il est cohérent avec lui-même. Il a décidé de mettre les intérêts spirituels avant tout le reste et il s’y implique à fond.
Bien sûr, il y a d’autres frères célibataires, à la Salle, mais je n’ai jamais eu vent que l’un d’eux se fût jamais intéressé à moi. Ce qu’il y a aussi, c’est que je ne suis pas d’un caractère à me lier facilement aux garçons. Maman m’a toujours dit de faire très attention, car ils ne s’intéressent qu’à une chose. Quand j’étais gamine, je demandais “quelle chose?”, mais elle me donnait la sempiternelle réponse: “tu comprendras plus tard”. En vérité, je dus me débrouiller toute seule pour comprendre ce qui les intéressait, car son explication, comme tant d’autres, ne vint jamais. Et puis entre nous, ce n’est pas tellement éloigné de ce qui intéresse les filles. De plus, j’ai toujours eu une certaine appréhension et je n’ai jamais été à l’aise à leur contact, un sentiment que j’ai de la peine à expliquer.
Par exemple, un jour, en classe d’anglais, un élève que j’avais aidé pour un devoir me mit la main sur l’épaule en disant: “t’es gentille, toi”. Je poussai un cri en me débattant. La professoresse voulut savoir ce qui se passait. Je lui dis “rien”, et je m’étais trouvée stupide tandis que les autres me regardaient comme une bête curieuse. Quand j’en avais parlé à maman, elle m’avait dit, d’un ton sévère:
– Ne laisse jamais un garçon te toucher ou s’approcher de toi!
Vous comprendrez donc pourquoi j’étais moi-même surprise d’avoir accepté la proposition de Jérémie.

Au terme de mes trois années de gymnase, une fois la maturité en poche, j’abandonnai mes études. Mes enseignants ne comprirent pas ma décision, car j’avais eu de très bons résultats et j’aurai pu continuer à l’université, particulièrement dans le domaine des lettres, matière qui m’avait toujours attirée et dans laquelle j’excellais, particulièrement grâce aux innombrables ouvrages que mon père, grand amateur de littérature, possède dans sa bibliothèque et que je dévorais insatiablement. Mais avec le mariage en vue, je pensais qu’il était plus important d’avoir un emploi permettant à Jérémie de travailler à temps partiel et ainsi continuer d’être pionnier. Je ne voulais pas être celle par la faute de qui il aurait été contraint d’abandonner une carrière spirituelle qui était le but de sa vie. Au début, j’avais laissé entendre que je désirais faire seulement quelques heures et ainsi avoir du temps pour l’accompagner dans son service, mais au fond de moi, je n’en avais pas tant envie que ça. Ayant trouvé une activité à plein-temps dans une boutique de vêtements située dans la zone piétonne du quartier de la Riponne, je donnai l’excuse que c’était temporaire, le temps de mettre de l’argent de côté pour passer mon permis de conduire.
J’ai la chance énorme de travailler en compagnie de personnes agréables. Renato, le patron, est sympathique et j’ai de bons rapports avec ma collègue, Éloïse. Elle est assez âgée, pour une vendeuse, je dirais au moins cinquante ans. Elle n’est pas bien haute en taille, mais dispose d’une énergie à toute épreuve, toujours prête à aider et à encourager. Elle n’a pas son pareil pour associer un haut et un bas qui s’adapteront parfaitement aux goûts de la cliente. Elle aussi s’intéresse à la Bible, mais elle refuse d’adhérer à une quelconque organisation religieuse.
Depuis qu’elle sait que je suis témoin de Jéhovah, nous avons souvent des discussions bibliques et je dois reconnaître que sa connaissance est bien plus grande que la mienne. Il faut dire qu’elle a l’avantage de l’âge. Un jour, je lui avais proposé de venir à la Salle du Royaume, mais elle avait refusé tout net. Je lui dis alors qu’il serait intéressant qu’elle sût comment cela se passait, que ça ne l’engageait à rien et que puisqu’elle était intéressée par la Bible, elle pourrait en tirer profit. Elle rétorqua qu’elle connaissait bien le fonctionnement de notre organisation. Je me demandai comment elle pouvait savoir, mais elle ne fut pas plus explicite.
D’après elle, il n’y a pas une religion que Dieu agrée plus qu’une autre. Ce sont toutes des dispositions humaines dans lesquelles on trouve du bon et du mauvais. Généralement, je conteste en disant que chez nous, ce n’est pas pareil. Il y a l’amour, qui est la caractéristique des vrais chrétiens, et puis nous avons une abondance de nourriture spirituelle qui est diffusée par le Collège Central. Pour elle, c’est ça, le problème. Nous avons une trop grande confiance en des hommes qui divulguent leurs propres pensées. Mais elle ajoute qu’elle ne veut pas troubler ma foi et que quand je serai plus mature, nous pourrons en reparler. Une fois, elle me dit qu’il se pourrait bien qu’un jour elle puisse m’être utile et qu’elle saura m’écouter. Je ne sais pas ce qu’elle entend par là. Je suis heureuse comme ça et je n’ai pas envie de changer. Seule l’organisation que Dieu a choisie est capable de nous montrer le chemin qui conduit vers le bonheur qu’il réserve à ses serviteurs.

Sinon, malgré le mauvais temps et le retard pour la cérémonie, la réception de mariage se passa plutôt bien. Les Morel avaient fait les choses en grand. Pas moins de deux cent cinquante invités s’étaient retrouvés pour faire la fête avec nous dans une salle louée pour l’occasion. Ce qui me fit vraiment plaisir, ce fut de voir papa et maman danser ensemble. Depuis quelques années, leurs relations sont calmes, particulièrement après la naissance de Tristan, le fils que mon père a eu de Lætitia. Et c’est tant mieux, car il n’y a rien de pire pour un enfant que de voir ses parents s’entre-déchirer.
Lætitia m’offrit un énorme panda en peluche de presque un mètre de haut et me souhaita tout le bonheur du monde. Papa me donna un magnifique collier en or avec un petit diamant, en me disant qu’il était heureux pour moi et que Jérémie fera sûrement un bon mari. Il avait bien connu la famille de sa mère, car il avait commencé sa vie professionnelle dans l’atelier de mécanique automobile que son père possédait alors. Il est maintenant mort, mais il en a gardé un excellent souvenir et a toujours beaucoup de respect pour lui.
Il m’avoua, un jour, qu’Amandine avait changé de caractère quand elle avait épousé Pierre-André Morel. Il trouvait cela étrange, d’ailleurs, car c’était une fille enjouée, auparavant, et qui était de bonne compagnie, pas du tout l’air coincé du derrière que lui attribue Isabelle. J’ai même cru comprendre par la suite que, n’eût été la barrière de la religion, il y aurait pu y avoir quelque chose, entre eux. Finalement, il avait épousé une de ses amies à elle, qui est par la suite devenue ma mère. Mais ça, c’est une autre histoire que je réserve pour plus tard. Il y a pas mal de trous dans ce que je sais des événements de l’époque et il faudrait que j’aille à la pêche aux informations. Pour le moment, j’ai bien d’autres soucis en tête.
À un moment, je croisai le regard de Raymond et je le trouvai bizarre. Il me regardait d’une drôle de manière. Je ne l’avais jamais vu avec ces yeux-là. Un instant, j’eus le sentiment qu’il voulait me parler, mais il sembla se raviser et il sortit. Je ne le revis qu’à la fin de la soirée, quand il partit avec maman. J’essayai de ne plus y penser, ne voulant pas qu’une impression, sans doute saugrenue, jetât de l’ombre sur cet important jour. On ne se marie qu’une fois, du moins, en théorie, et ce n’était donc pas le meilleur moment pour se laisser gagner par des pensées moroses.
Pour l’ouverture du bal, les parents de Jérémie avaient insisté pour que la première danse de la soirée fût une valse, sans nulle autre bonne raison que l’exigence de la tradition. J’avais alors passé un mois à m’entraîner avec Isabelle dans ma chambre. J’en avais eu tellement le tournis, que plusieurs fois, je manquai vomir. J’étais fin prête, le jour J, du moins, je le pensais. L’entraînement avait eu lieu pieds nus et ce soir-là, je devais m’exhiber avec des talons hauts sur lesquels je n’étais point à l’aise. Pour Jérémie, ça n’avait pas été un problème; ces parents l’avaient inscrit à des cours de danse quand il était petit. Il avait eu horreur de ça, mais on ne lui avait pas demandé son avis.
Quand les plus âgés furent partis, le responsable de la sonorisation diffusa des chansons plus modernes et augmenta le son. Parce que le tango et la valse, c’est bien, mais il ne faut pas exagérer avec les bonnes choses, on risque de s’en lasser. Cela eut pour effet de faire revenir les jeunes qui étaient sortis après le repas.
Ce qui est appréciable, quand il y a des mariages, c’est que c’est pratiquement la seule occasion de danser. Oui, voyez-vous, à la Salle, ce ne serait pas très bien vu si nous nous mettions à gigoter sur les cantiques. Pour expliquer à ceux d’entre vous qui n’ont jamais eu l’heur d’assister à un office des témoins de Jéhovah, en fait, on est assez éloigné de l’ambiance negro-spiritual, avec les chœurs de Noires qui chantent dans les églises. Ce n’est pas que nous ne rigolions jamais, bien au contraire, mais on nous encourage à éviter les divertissements propres au monde qui pourraient avoir un impact négatif sur notre foi. Oui, mais voilà, quand on est jeune, on aime bien se trémousser le popotin au son de la musique. Certains jouent double jeu et se rendent dans quelques villes assez éloignées pour danser en discothèque, mais ça, peut-être aurai-je l’occasion d’en parler ultérieurement, bien que je ne promette rien.
J’aurais voulu que la réception continuât plus longtemps. Je m’amusai comme une folle et ma bonne copine Isabelle était déchaînée. D’ailleurs, je la soupçonnai d’avoir descendu quelques verres de pétillant en douce. Quand il y eut moins de monde, elle fit entrer un copain à elle. Ils sortent un peu ensemble, mais elle ne tient pas vraiment à ce que ça se sache, cela créerait quelques turbulences au sein de la congrégation. Jérémie tordit un peu le nez, mais il ne dit rien. Les autres, à part ceux de notre groupe intime, durent penser qu’il s’agissait d’un membre d’une des deux familles, ce qui était plausible, vu que moi-même, je ne connaissais pas les deux tiers des invités.
Le petit ami d’Isabelle s’appelle Éric. Il est sympathique, seulement que la religion, ce n’est pas son dada. Il est comme la plupart des gens, il ne se pose pas de questions. S’il y a un Dieu, c’est bien, s’il n’y en a pas, ça ne le trouble pas. Je savais qu’ils sortaient ensemble, mais Isabelle m’avait fait promettre de n’en parler à personne. Pourtant, la conscience me travaillait bien des fois, surtout quand nous étudiions à la Salle un article de la Tour de Garde nous incitant à ne pas cacher la faute d’autrui, mais, au contraire, à être prompt à en parler aux anciens, si l’intéressé, fût-il notre meilleur ami ou un membre de notre famille proche, ne le faisait pas spontanément. Mais je me disais que le simple fait de sortir avec un garçon n’équivalait pas à un péché, tout au plus à un manquement dans le suivi d’une directive biblique.
La fête finit tard dans la nuit, je dirais même tôt dans la matinée, car il était plus de quatre heures du matin, quand nous quittâmes les lieux. Il n’était pas du tout prévu qu’elle durât aussi longtemps, mais après minuit, la pluie qui était tombée toute la journée sans interruption avait redoublé d’intensité, accompagnée d’un vent très violent. Nous avions décidé d’attendre une accalmie. Cela dura un bon bout de temps et ensuite quelqu’un eut la bonne idée d’aller chercher des baguettes et des croissants chauds à la boulangerie de son oncle, trois rues plus bas. Ils étaient à peine sortis du four et nous ne pûmes résister à la tentation de nous empiffrer. Nous réunîmes tout ce qui restait du repas du soir et nous nous fîmes un gueuleton matutinal. Mais je peux vous assurer que le foie gras qui a pris la chaleur et les tranches de saumon ayant séjourné sur un coin de table, ce n’est pas ce qu’il y a de plus ragoûtant, surtout à l’aube.
Je sentais bien que Jérémie avait envie de partir, mais comme il ne m’en parlait pas, je fis comme si je ne m’apercevais de rien. Je suis d’accord pour dire que ce fut sans doute un peu égoïste de ma part, mais c’était la première fois que je m’amusais autant. D’autant plus qu’il y avait des filles avec qui j’étais très proche et je savais que nous nous verrions moins souvent, par la suite. Particulièrement Sophia, qui devait partir pour la Bulgarie la semaine suivante, parce que son père avait trouvé du travail dans son pays d’origine, alors qu’ici, il était au chômage depuis plusieurs années. Quelque part, cette fin de nuit, ce fut sa fête d’adieu à elle aussi. Même Isabelle devait s’absenter quelques mois, car elle avait trouvé un emploi temporaire dans un centre de villégiature de la région de la Grande-Motte, dans le sud de la France. Vous comprenez alors pourquoi je voulais en profiter au maximum.
Il était presque cinq heures quand nous rentrâmes dans ce qui devait dorénavant être notre appartement, un studio dans la mansarde que les parents de Jérémie avaient fait aménager pour nous au-dessus de chez eux. C’était assez coquet, avec un salon comprenant un canapé pliant en guise de lit, un coin cuisine et une salle de bains. La seule chose qui me troublait, c’était que je m’étais rendu compte que l’on entendait tout ce qui se disait à l’étage du dessous, pour peu que l'on élevât la voix, et donc, j’en avais déduit que depuis le bas, on devait entendre tout ce qui se disait au-dessus, cela me semblait évident. Franchement, ça me gênait un peu. Au niveau intimité, il y avait mieux.
Vu l’heure, nous n’eûmes pas le temps de nous coucher, car nous devions partir à l’aéroport pour notre voyage de noces. Albin, le frère de Jérémie, qui vit depuis quelques mois au Béthel en Allemagne, devait nous prendre à sept heures. Nous nous dîmes: “ce n’est pas grave, nous profiterons mieux à l’hôtel, ce sera plus plaisant”. Sur le coup, j’étais morte de fatigue; heureusement, nous avions préparé toutes nos affaires et chargé la voiture la veille du mariage!
En arrivant, je m’affalai sur le canapé même pas déplié et dormis une petite heure. Jérémie descendit chez ses parents pour régler quelques derniers détails avant le départ et je le rejoignis à mon réveil. Son père nous sermonna un peu à propos de l’heure à laquelle la fête avait fini et j’eus la sensation que ces reproches m’étaient destinés, la raison principale étant: pourquoi avait-il attendu que je fusse là pour en parler, alors que Jérémie était avec lui depuis un bon moment? Il dit que ce n’était pas un bon exemple qui avait été donné et qu’il n’était pas correct que des jeunes traînassent dehors jusqu’au petit matin, surtout sans la supervision d’au moins un ancien. Il ajouta qu’il arrangerait la chose avec le collège des anciens, en espérant que cela n’occasionnât pas de murmures dans la congrégation. Je trouvai tout cela un tantinet exagéré, mais il est vrai qu’il y a toujours des aigris pour trouver à redire sur les actions des autres. Ce sont des personnages qui ne peuvent s’empêcher de faire part de leurs observations à toutes les oreilles qui leur tombent sous la main. Ils espèrent ainsi, en bavant sur les actions des autres, voiler la médiocrité de leur propre vie.
Sur ces bons mots, bisous beau-papa, bisous belle-maman, nous voici en route pour Zurich afin d’embarquer dans l’avion devant nous emporter vers les plages sablonneuses et la mer turquoise de la Sardaigne, pour un séjour de rêve. Mais à peine sur place, le rêve tourna au cauchemar.

👉🏿 Quatrième chapitre: Les larmes d'une amie

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